ANNÉES 1980

Novell NetWare

Dans l'Utah de 1979, quatre hommes se lancent dans l'aventure informatique sans imaginer qu'ils vont révolutionner la façon dont les machines communiquent entre elles. Dennis Fairclough, George Canova, Darin Field et Jack Davis créent Novell Data Systems Inc. à Orem, loin des laboratoires de Silicon Valley. Leur bailleur de fonds, Safeguard Scientifics, mise sur cette équipe pour développer des systèmes basés sur CP/M. Les premiers pas sont laborieux : la concurrence est rude et les ventes peinent à décoller.

L'idée qui va tout changer surgit presque par nécessité. Pourquoi ne pas connecter ces micro-ordinateurs qui prolifèrent dans les bureaux, plutôt que de s'acharner sur un marché saturé ? Cette intuition ne sort pas de nulle part. Plusieurs membres de l'équipe, dont les nouveaux arrivants Drew Major, Dale Neibaur et Kyle Powell, ont travaillé sur des contrats gouvernementaux qui les ont familiarisés avec ARPANET. Ils comprennent la puissance des réseaux avant que le grand public ne découvre Internet.

La route reste semée d'embûches. Le conseil d'administration de Safeguard manque de fermer la boutique, mais l'entreprise décroche de nouveaux financements in extremis. Raymond Noorda arrive à la direction en 1983. Cet homme d'affaires expérimenté rebaptise la société Novell Inc. et mise tout sur NetWare, leur système d'exploitation réseau.

L'approche de NetWare tranche avec ce qui existe alors. Une machine proclamée serveur dédié du réseau, orchestrant l'accès aux disques durs et imprimantes que se partagent les autres postes. La topologie en étoile s'appuie sur du câblage en paire torsadée, une technologie plus fiable que les solutions concurrentes. NetWare, d'abord baptisé ShareNet, décline en deux versions : l'une pour les processeurs Intel 8086, l'autre pour les Motorola.

Les années 1980 voient l'informatique personnelle s'installer massivement dans les entreprises. NetWare surfe sur cette vague et est la référence des réseaux locaux départementaux. En 1986, Novell étend son territoire avec GroupWise, une solution de messagerie et d'outils collaboratifs bien avant Microsoft Office 365.

Le début des années 1990 consacre la domination de NetWare : près de 70% du marché des systèmes d'exploitation réseau lui appartient. La version 4 transforme radicalement les possibilités du système. Novell Directory Services révolutionne l'administration en regroupant plusieurs serveurs sous une gestion unifiée. L'interface NetWare Administrator simplifie le quotidien des administrateurs réseau. Les services de fichiers et d'impression de NetWare n'ont alors pas d'équivalent.

Tout bascule avec l'explosion d'Internet à la fin des années 1990. Les réseaux locaux s'interconnectent, dépassent les frontières des départements pour embrasser des bâtiments entiers, puis des continents via les liaisons WAN. Novell réplique avec intraNetWare, qui embarque une version améliorée de NetWare 4.11. Cette mouture facilite l'installation, booste les performances et introduit le premier client 32 bits pour Windows.

IntraNetWare s'adapte aux nouveaux usages avec une passerelle IPX/IP pour connecter les postes aux réseaux IP, un serveur web intégré, le support natif de DHCP et DNS. NetWare excelle toujours dans son domaine de prédilection, mais les entreprises lui reprochent sa faiblesse pour héberger des applications métier.

Microsoft choisit ce moment pour frapper fort. La firme de Redmond rompt son partenariat avec 3Com et développe Windows NT avec des fonctionnalités réseau intégrées. Cette stratégie d'intégration verticale menace directement le modèle de Novell. Face à cette offensive, la société utahienne commet une erreur stratégique : elle rachète WordPerfect et Quattro Pro pour affronter Microsoft sur ses propres terres. Cette diversification disperse les efforts et les ressources sur des marchés que Novell maîtrise mal.

Microsoft joue la guerre d'usure. Ses ressources financières considérables lui donnent les moyens de persévérer jusqu'à ce que Windows NT s'impose face à NetWare. Novell, engagé sur trop de fronts, doit céder ses acquisitions et constamment réviser sa stratégie sans retrouver sa superbe.

Le tournant des années 2000 voit Novell épouser la philosophie du logiciel libre. NetWare renaît sous le nom d'Open Enterprise Server (OES), décliné en deux versions : l'une conserve le noyau NetWare traditionnel pour assurer la compatibilité, l'autre s'appuie sur SUSE Linux Enterprise Server. NetWare 6.5 marque la fin d'une époque : elle correspond à OES-NetWare Kernel avec le Support Pack 2. Désormais, Novell recommande d'exécuter NetWare dans une machine virtuelle Xen hébergée sur SUSE Linux Enterprise Server.

Cette trajectoire sur trente ans raconte l'évolution des réseaux d'entreprise. NetWare est né d'une intuition : connecter des machines isolées pour démultiplier leur utilité. Il a accompagné l'informatisation des organisations, transformant des postes autonomes en réseaux collaboratifs. Sa chute face à Microsoft illustre la brutalité de l'industrie informatique, où la position dominante ne garantit rien face à un concurrent déterminé et bien financé. La conversion finale au logiciel libre témoigne des mutations du secteur, où l'ouverture et l'interopérabilité sont aussi devenues des impératifs de survie.