ANNÉES 1990

OpenBSD

L'histoire d'OpenBSD prend racine dans l'épopée d'UNIX et de l'Internet. Quand IBM et Digital dominaient l'informatique d'entreprise dans les années 1970, le département de la Défense américain finançait des recherches sur les réseaux distribués. À l'université de Berkeley, un groupe de développeurs coordonné par des chercheurs créait BSD UNIX, qui allait devenir la référence pour la mise en œuvre des protocoles TCP/IP de l'Internet.

Au début des années 1990, le Berkeley Computer Science Research Group, qui coordonnait le développement de BSD, s'apprêtait à être dissous. BSD avait commencé comme une collection de logiciels pour UNIX d'AT&T, et s'était transformé au fil des ans en un système d'exploitation complet et des groupes souhaitaient poursuivre son développement. Lynne et Bill Jolitz adaptèrent le système aux processeurs Intel x86 avec 386BSD. Des développeurs commencèrent à partager des améliorations sous forme de « patchkits », donnant naissance à deux projets distincts : FreeBSD, orienté vers l'optimisation pour le matériel PC, et NetBSD, visant la portabilité maximale.

En octobre 1995, Theo de Raadt scinda NetBSD pour créer OpenBSD. La première version fut publiée en juillet 1996. Cette nouvelle distribution se distinguait par son engagement radical envers la sécurité et l'élégance de sa conception. L'équipe lança un audit complet du code source, recherchant et corrigeant systématiquement les failles de sécurité. Cette démarche produisit un système réputé pour sa fiabilité exceptionnelle, avec seulement deux vulnérabilités exploitables à distance en installation par défaut depuis sa création.

OpenBSD innova en intégrant des mécanismes de sécurité préventifs. Le système adopta le principe W^X (Write XOR Execute) où la mémoire ne peut être simultanément inscriptible et exécutable. Il introduisit la randomisation de l'espace d'adressage (ASLR) pour varier les cibles de saut et les écarts entre les zones mémoire à chaque exécution. Des pages de garde illisibles et non inscriptibles furent placées en fin des blocs mémoire alloués pour détecter les dépassements. Les développeurs mirent en œuvre la séparation des privilèges, où les démons s'exécutent avec des droits minimaux dans un environnement restreint.

Le projet se distingua en publiant son code source en temps réel via CVS anonyme, une pratique innovante à l'époque où la plupart des projets travaillaient en vase clos. Cette transparence permit à la communauté de vérifier et d'améliorer continuellement la sécurité du système. OpenBSD fut précurseur dans l'utilisation de la cryptographie forte, devenant en 1997 le premier système libre à intégrer IPSec par défaut. Cette décision entraîna des complications avec les restrictions américaines sur l'exportation des technologies cryptographiques, contournées grâce à la coordination du projet depuis le Canada.

Au-delà de son système d'exploitation, OpenBSD devint la source de nombreux composants largement utilisés. OpenSSH, créé pour remplacer les solutions non libres de connexion sécurisée, s'imposa comme la référence mondiale. Le pare-feu PF (Packet Filter), LibreSSL, le serveur de messagerie OpenSMTPd et d'autres outils issus du projet furent adoptés par de nombreux systèmes. Ces logiciels se retrouvent aujourd'hui dans la plupart des appareils connectés, des routeurs Cisco aux produits Apple, en passant par les systèmes Android.

La philosophie d'OpenBSD privilégie la correction et la sécurité du code plutôt que la simplicité d'utilisation immédiate. Le système n'active par défaut qu'un minimum de services, obligeant l'administrateur à configurer explicitement les fonctionnalités souhaitées. Cette approche, parfois critiquée pour sa rigidité, a démontré son efficacité en prévenant de nombreuses compromissions. Les développeurs s'attachent à maintenir la compatibilité avec le modèle BSD originel tout en renforçant la sécurité dans les limites de ce cadre.

La licence BSD, plus permissive que la GPL, autorise l'utilisation du code dans des produits commerciaux fermés. Cette liberté a favorisé l'adoption d'OpenBSD comme base pour diverses solutions de sécurité réseau. Le système s'est imposé dans les infrastructures critiques nécessitant une sécurité maximale : pare-feux, serveurs en périphérie de réseau, systèmes de détection d'intrusion. Si son utilisation sur les postes de travail est limitée par le support restreint des applications grand public, OpenBSD continue d'influencer l'ensemble de l'industrie par ses innovations en matière de sécurité.