ANNÉES 2000

jQuery

En 2005, John Resig était étudiant en informatique au Rochester Institute of Technology. Il passait ses journées à coder des sites web et butait sans cesse sur le même problème : faire fonctionner du JavaScript sur différents navigateurs relevait du parcours du combattant. Chaque navigateur avait ses propres règles, ses propres caprices. Il fallait écrire plusieurs versions du même code, tester, corriger, recommencer. Cette situation épuisait les développeurs et ralentissait tout le monde.

Il décida de créer sa propre solution. L'année suivante, lors d'un événement technologique appelé BarCampNYC, il présenta la première version de jQuery. Son ambition tenait en une phrase : rendre la programmation JavaScript agréable. Il s'était inspiré du travail de Charles Willison, un développeur britannique qui avait créé css_selector.js, une bibliothèque permettant de sélectionner des éléments CSS. Resig reprit cette idée et la poussa beaucoup plus loin.

jQuery proposait une interface simple pour manipuler les pages web. Les développeurs pouvaient sélectionner des éléments HTML avec des expressions complexes, les modifier, les animer. Le moteur de sélection fonctionnait remarquablement bien. Plus tard, ce moteur fut extrait dans une bibliothèque à part, baptisée Sizzle, tant il représentait une avancée technique.

Mais la vraie force de jQuery ne résidait pas que dans son code. Resig avait compris quelque chose que beaucoup d'autres développeurs négligeaient : une bonne documentation valait de l'or. Entre 2006 et 2007, jQuery fut la seule bibliothèque JavaScript open source à proposer une documentation complète et claire. Les autres projets laissaient les développeurs se débrouiller avec le code source. Cette attention aux détails changea tout.

Resig recruta d'abord un responsable communautaire. Pas un développeur supplémentaire, non : quelqu'un dont le travail consistait à répondre aux questions, à accompagner les utilisateurs. Il voyait loin et savait qu'un outil technique ne se diffuse pas tout seul.

Au début, jQuery resta un projet parallèle. Resig travaillait sur d'autres choses. Son embauche chez Mozilla changea la donne. L'entreprise lui permit de consacrer du temps de travail à jQuery. Il put alors bâtir l'infrastructure nécessaire, préparer le projet à durer sans lui. Il quitta ensuite Mozilla pour Khan Academy, mais jQuery était lancé.

La bibliothèque connut un succès foudroyant à la fin des années 2000. Elle rendait accessibles des techniques sophistiquées comme les animations ou les requêtes Ajax. Les développeurs l'adoptèrent massivement. D'après W3Techs, environ 74% des sites web utilisèrent jQuery à son apogée. Un chiffre vertigineux.

Le projet grandit, sa gouvernance aussi. Un jQuery Board vit le jour en 2011, suivi d'une jQuery Foundation en 2012. Puis vint une fusion avec la Dojo Foundation en 2015, créant la JS Foundation. En 2019, nouvelle fusion avec la Node.js Foundation : l'OpenJS Foundation naquit, et jQuery y conserva sa place de projet majeur.

Mais le web évoluait. Les éditeurs de navigateurs — Apple, Google, Microsoft et Mozilla — commencèrent à travailler ensemble au sein du Web Hypertext Application Technology Working Group. Les incompatibilités entre navigateurs diminuèrent. Les navigateurs eux-mêmes intégrèrent des fonctionnalités qui rendaient jQuery moins indispensable. L'API Fetch remplaça les fonctions Ajax. Les méthodes querySelector et querySelectorAll permirent de sélectionner des éléments comme le faisait jQuery. L'interface classList simplifia la manipulation des classes CSS.

Les navigateurs adoptèrent des mises à jour automatiques et continues. Les corrections et nouveautés atteignaient les utilisateurs automatiquement, sans action manuelle. Les développeurs purent exploiter plus vite les nouvelles fonctionnalités du web. Ils eurent moins besoin de solutions de compatibilité.

Internet Explorer mourut progressivement. Microsoft abandonna le support des versions 10 et antérieures en 2016, ne conservant qu'IE 11. Cette disparition libéra les développeurs des contraintes qui avaient justifié jQuery au départ.

De nouveaux frameworks apparurent : React, Angular, Vue. Ils proposaient une approche différente, par composants, facilitant la construction d'interfaces complexes. Ils encourageaient une programmation déclarative où le développeur décrit l'état souhaité plutôt que les étapes pour y parvenir. jQuery, lui, restait impératif.

Certains acteurs majeurs abandonnèrent jQuery. GitHub le retira de son interface. Bootstrap annonça qu'il s'en affranchirait dans sa version 5, jQuery constituant sa principale dépendance JavaScript côté client.

Pourtant, jQuery ne disparut pas. Pour les sites simples nécessitant peu d'interactivité, la bibliothèque reste une solution éprouvée et facile à mettre en œuvre. Son approche impérative demeure plus accessible aux débutants que les paradigmes déclaratifs modernes. Dans certains contextes professionnels où d'anciennes versions d'Internet Explorer tournent encore, jQuery garde son utilité. La bibliothèque continue d'évoluer, maintenue par une communauté fidèle. Beaucoup de développeurs apprécient sa syntaxe concise et l'utilisent par préférence, tandis que des alternatives natives existent. La progression des standards web et l'émergence de nouvelles approches témoignent d'une évolution continue des technologies, un processus auquel jQuery a largement participé en établissant des pratiques qui perdurent.