ANNÉES 2010

HEIF

Le format JPEG règne depuis 1992 sur le monde de l'image numérique. Les appareils mobiles, les ordinateurs, les serveurs, tous utilisent ce format qui s'est imposé comme une norme de fait. Mais cette hégémonie cache des faiblesses techniques qui se sont révélées au fil du temps : pas de support pour la haute profondeur de couleur, pas de gestion de la haute gamme dynamique, pas de transparence. Et puis il y a ces artefacts visuels caractéristiques, cette compression qui montre ses limites face aux besoins actuels.

C'est en 2013 que l'équipe technique de Nokia Technologies commence à réfléchir à une alternative. Ils définissent les exigences, identifient les cas d'utilisation. Le développement des spécifications prend un an et demi, jusqu'à l'été 2015. Mais le destin du projet bascule avec le rachat de Nokia par Microsoft. L'entreprise cède ses droits et ses informations à Apple, qui reprend le flambeau.

HEIF (High Efficiency Image File Format) rompt avec la conception traditionnelle des formats d'images. Là où JPEG stocke une seule image, HEIF peut contenir plusieurs images, des séquences entières, leurs métadonnées. La structure repose sur les technologies de codage vidéo HEVC (H.265), dont les techniques avancées de compression sont appliquées aux images fixes. C'est un changement de paradigme.

En 2017, Apple franchit le pas. L'iPhone 7, la sixième génération d'iPad, les Mac sous OS X High Sierra adoptent le format. L'entreprise introduit l'extension .heic pour les images encodées en HEVC, réservant .heif aux fichiers utilisant d'autres codecs. Des millions d'utilisateurs découvrent le format sans vraiment s'en apercevoir.

Les gains sont immédiats : une réduction de 50% de la taille des fichiers par rapport à JPEG, pour une qualité visuelle équivalente voire supérieure. Le format gère la capture en rafale, l'enregistrement simultané de vidéos et d'images fixes, les animations, les images focales et d'exposition dans un seul fichier. Les opérations d'édition sur des images dérivées prédéfinies sont rendues possibles.

L'architecture de HEIF hérite du format de base ISO/IEC 14496-12. Le système de « boîtes » (boxes) donne la possibilité d'imbriquer les données, créant une hiérarchie de relations. La première boîte, nommée « ftyp », contient les métadonnées générales d'encodage. Une boîte « meta » renferme le reste des informations. Le format intègre le tuilage d'image, qui autorise le décodage parallèle ou le chargement partiel des zones d'intérêt dans les images haute résolution.

Apple a adapté les spécifications à sa manière. L'entreprise utilise systématiquement des tuiles de 512×512 pixels, générant des entrées « infe » pour chaque tuile. Ces tuiles sont assemblées en une seule image via une image dérivée de type « grid ». Apple exploite des cartes de profondeur auxiliaires, accompagnées de métadonnées XMP.

L'adoption du format s'étend progressivement. Android l'intègre depuis la version 9 (Pie), Samsung le propose sur certains modèles comme le Galaxy S10. Windows 10 l'a introduit dans sa version 1809, mais il faut installer des extensions spécifiques depuis le Microsoft Store. La transition demande des ajustements techniques et pratiques.

Pour la photographie mobile, l'impact est considérable. Les utilisateurs conservent plus de photos sur leurs appareils sans sacrifier la qualité visuelle. L'édition non destructive est plus accessible, la gestion des métadonnées plus flexible. Les développeurs d'applications disposent de nouvelles possibilités.

Du côté de l'analyse numérique légale, généralement pour des enquêtes judiciaires, HEIF complique le travail. Avec la capacité de sa structure à dissimuler des données dans différentes boîtes, de manipuler les relations entre les images, les enquêteurs doivent développer de nouvelles méthodologies, tenir compte des multiples couches de données, des implémentations variables selon les fabricants.

La norme ISO/IEC 23008-12 définit aujourd'hui les spécifications techniques du format. Cette standardisation garantit l'interopérabilité entre les différentes implémentations. Les mises à jour successives ont introduit le support pour le codage prédictif des images, les rafales, l'annotation des régions. Le développement continue.

Le format HEIF s'adapte aux contraintes de performance des appareils modernes. Mais la transition depuis JPEG est progressive. Les questions de compatibilité freinent l'adoption, mais les avantages techniques sont indéniables. Le changement prend du temps, et le match ne semble pas gagné d'avance.