La part des recherches Google qui sont en fait des saisies d'URL
Ce que disent vraiment les études, des années 2000 à 2024
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Je me souvenais d'un article des années 2000 avançant un chiffre qui m'avait marqué : près de la moitié des requêtes Google seraient en fait des gens tapant le nom d'un site qu'ils voulaient visiter plutôt que d'utiliser la barre d'adresse. En creusant, ce chiffre précis ne tient pas et est inférieur, mais le phénomène qu'il décrit est documenté depuis longtemps, et il s'est visiblement amplifié.
Le chiffre des années 2000 : 10 à 21%
Les études qui ont posé un cadre sérieux à la question remontent à la typologie de Broder en 2002, qui distingue requêtes d'information, de navigation (saisie de la marque ou le domaine) et transactionnelles (je veux acheter, m'inscrire, télécharger, réserver). Les travaux de Jansen, Booth et Spink en 2008, puis de Teevan et ses coauteurs en 2011, situent la part des requêtes de navigation entre 10 et 21% de l'ensemble. Un brevet Yahoo! de 2006 sur la classification automatique des requêtes retient un chiffre proche de 18%. Une étude Penn State portant sur 1,5 million de requêtes, largement reprise à l'époque par Search Engine Land, donnait 80% de requêtes d'information pour 10% de navigation et 10% transactionnelles.
Ce qui a nourri l'impression d'un phénomène massif, c'est la concentration du
trafic sur un petit nombre de termes. Une analyse Hitwise de 2007-2008 relevait
que, parmi les dix requêtes les plus fréquentes aux États-Unis, sept auraient
mené directement au bon site si elles avaient été tapées en .com
dans la barre d'adresse plutôt que dans le moteur de recherche. Une requête
très visible comme "Facebook" est justement celle où l'utilisateur savait déjà
où il voulait aller, mais elle ne représente qu'une fraction du volume total
de recherches, dont le gros reste des recherches d'informations.
La donnée actualisée : environ un tiers en 2024
La mesure la plus solide dont on dispose aujourd'hui vient d'une étude publiée en décembre 2024 par Rand Fishkin (SparkToro), construite à partir de données Datos (Semrush) : 332 millions de requêtes réelles, issues d'un panel d'environ 130 000 appareils américains suivis pendant 21 mois consécutifs (janvier 2023 à septembre 2024). La classification d'intention a été confiée à un modèle de langage (GPT-4o-mini), validé contre un échantillon classé à la main, avec une précision mesurée à 96%.
Résultat : un peu plus de la moitié sont des recherches d'informations, un tiers sont de navigation, l'utilisateur sait déjà où il veut aller et se sert de Google pour y arriver plus vite ou plus sûrement que s'il tapait l'adresse à la main, 14,5% sont commerciales, et à peine 0,69% sont directement transactionnelles. L'étude confirme aussi la concentration déjà pressentie dans les années 2000 : 148 termes de recherche, sur plus de 320 000 relevés, représentent à eux seuls près de 15% du volume total. Des requêtes comme YouTube, Gmail, Amazon ou Facebook, c'est-à-dire des URLs habillées en recherches.
On passe donc, en gros, de 10-20% dans les études des années 2000 à environ 33% en 2023-2024. La comparaison reste à prendre avec précaution : les méthodologies diffèrent (classification humaine sur échantillon réduit contre classification par LLM sur des centaines de milliers de requêtes réelles), et aucune des deux ne mesure exactement la même chose que le souvenir d'article dont je suis parti. Mais la tendance de fond est cohérente : le navigateur s'est banalisé comme point d'entrée universel, et Google avec lui, y compris pour des usages qui, sur le papier, n'ont jamais eu besoin d'un moteur de recherche.
Il y a un angle que je n'ai pas creusé plus haut et qui me travaille : le coût énergétique de ce détournement. Une requête de navigation traitée par Google mobilise l'infrastructure d'un moteur de recherche (indexation, ranking, datacenters) là où une simple saisie d'URL dans la barre d'adresse aurait suffi : une résolution DNS et une requête HTTP directe vers le serveur visé, sans détour par les serveurs de Google. Une étude française de Greenspector, spécialisée dans la mesure d'impact environnemental du numérique, apporte un chiffre sur ce point précis : une recherche par saisie directe d'URL consomme en moyenne 35% de moins en impact carbone qu'une recherche classique par mot-clé, sur un panel d'applications mobiles de moteurs de recherche. Multiplié par le tiers du volume mondial de requêtes qui sont donc des requêtes de navigation comme nous l'avons vu plus haut, l'écart cumulé n'a rien d'anecdotique : c'est un gaspillage silencieux, invisible à l'échelle individuelle, mais bien réel une fois rapporté aux centaines de milliards de requêtes annuelles. Le Green IT se pense trop souvent côté conception (datacenters, refroidissement, sobriété logicielle) et trop rarement côté usage : un outil bien conçu peut rester énergétiquement coûteux si l'utilisateur final le détourne de sa fonction première, ici en confondant barre de recherche et barre d'adresse. La sobriété, dans ce cas précis, ne demande ni investissement ni nouvelle technologie, juste taper une adresse dans le bon champ, même si l'arrivée des omniboxes en 2008 a contribué à brouiller cette piste...