CHAPITRE III

1940

L'informatique dans la tourmente de la guerre

Quand la guerre éclate en 1939, personne n’imagine que ce conflit transformera radicalement notre rapport au calcul et à l’information. Hitler envahit la Pologne, le monde bascule, et dans l’ombre des états-majors, une bataille tout aussi décisive commence : celle de l’intelligence.

Le manoir de Bletchley Park, à quelques kilomètres de Londres, abrite un secret qui changera l’histoire. Alan Turing y conçoit des machines capables de décoder les messages chiffrés par Enigma, ce système réputé inviolable qu’utilisent les Allemands. La cryptanalyse, science confidentielle jusqu’alors, devient un enjeu vital. Les « bombes » électromécaniques, ces ancêtres primitifs des ordinateurs, tournent jour et nuit. Déchiffrer les communications ennemies sauve des milliers de vies et aurait raccourci la guerre de deux ans, selon certains historiens.

Pendant ce temps, l’armée américaine se heurte à ses calculs balistiques, trop complexes pour être résolus à la main, et qui ralentissent la production d’armement. À l’Université de Pennsylvanie, une équipe s’acharne sur un projet fou : l’ENIAC. Cette machine de 30 tonnes, avec ses 18 000 tubes à vide qui chauffent comme des braises, dévore 200 kilowatts d’électricité pour calculer des trajectoires d’obus en quelques secondes. Quand elle s’allume pour la première fois en 1946, la guerre est finie depuis des mois, mais l’ère du calcul électronique vient de commencer.

Les femmes jouent un rôle étrangement oublié dans cette histoire. Six mathématiciennes programment l’ENIAC en reconfigurant physiquement ses circuits. Elles inventent, sans le savoir, le métier de programmeuse. Elles sont Kay McNulty, Betty Snyder, Marlyn Wescoff, Ruth Lichterman, Betty Jean Jennings et Fran Bilas. Leurs noms méritent de figurer dans les livres d’histoire aux cotés des ingénieurs qui ont assemblé la machine.

L’après-guerre dessine un paysage neuf où les États-Unis, pratiquement intouchés par les combats, possèdent désormais 50% de la richesse mondiale. L’industrie américaine tourne à plein régime pour reconstruire l’Europe dévastée. Les machines à cartes perforées d’IBM équipent les administrations et les grandes entreprises, mais leurs limites apparaissent vite face à l’explosion des besoins de calcul.

Dans le monde scientifique, un jeune ingénieur des Bell Labs, Claude Shannon, publie « Une théorie mathématique de la communication », un article de 1948 qui passerait presque inaperçu. Il y démontre qu’on peut traiter n’importe quelle information comme une séquence de 0 et de 1. Cette idée, d’une simplicité trompeuse, allait bouleverser notre civilisation.

La guerre froide s’installe et pousse les deux superpuissances à investir dans la recherche. À Moscou, Sergueï Lebedev travaille secrètement sur le MESM, premier ordinateur soviétique. Les Américains, eux, multiplient les projets : Whirlwind au MIT, IAS à Princeton, Mark III à Harvard. John von Neumann théorise une architecture qui restera la norme pendant plus d’un demi-siècle. Les circuits mémoire s’améliorent, les tubes à vide cèdent la place aux transistors inventés en 1947.

Dans le monde innovant des télécommunications, AT&T étend son réseau de téléphone automatique. Les câbles sous-marins se multiplient. Dans les laboratoires, on expérimente la transmission numérique de données. Ces technologies finiront par converger avec l’informatique.

Les universités créent leurs premiers départements de « calcul automatique ». Un vocabulaire nouveau apparaît : programmation, algorithme, bit, octet. Des machines commerciales voient le jour. Ferranti sort son Mark I en Grande-Bretagne. Konrad Zuse, en Allemagne, crée la première entreprise d’informatique européenne. Remington Rand livre l’UNIVAC I au Bureau du recensement américain en 1951.

Les bibliothèques et centres de documentation, submergés par l’explosion de la littérature scientifique d’après-guerre, cherchent des solutions nouvelles. La classification décimale universelle montre ses limites. Des travaux théoriques sur les systèmes documentaires automatisés émergent. Vannevar Bush, dans son fameux article de 1945, imagine un bureau équipé d’un « Memex », machine capable de stocker et d’associer des documents par des liens, préfiguration troublante du Web que nous connaissons.

L’informatique n’existe pas encore en tant que discipline, on parle de cybernétique, terme proposé par Norbert Wiener en 1948 pour désigner la science du contrôle et de la communication. En France, IBM traduit « computer » par « ordinateur », sur suggestion du professeur Jacques Perret. Le terme s’impose vite dans la francophonie.

Qui aurait pu prédire, en 1940, que dix ans plus tard, des machines électroniques traiteraient l’information à une vitesse vertigineuse ? Ces premières réalisations, malgré leur taille monumentale et leur coût exorbitant, transformeront tous les aspects de notre vie quotidienne dans les décennies suivantes.

Le désir de créer des machines pensantes ne date pas d’hier. Pascal et Leibniz avaient construit des calculateurs mécaniques au XVIIe siècle. Babbage avait conçu sa machine analytique au XIXe. Mais il a fallu l’urgence de la guerre, l’investissement massif des États et la collaboration entre universités et industries pour que le rêve devienne réalité. L’ordinateur moderne naît de cette alchimie complexe où se mêlent nécessité militaire, recherche mathématique et ingénierie électronique.

En 1950, l’informatique sort à peine de sa préhistoire. Les machines sont énormes, fragiles, coûteuses. Seuls quelques initiés comprennent leur fonctionnement et leurs possibilités. Pourtant, le chemin vers le changement numérique est tracé. Les bases théoriques et techniques sont posées. Les premières applications civiles apparaissent.

L’aventure qui s’amorce va durer plus longtemps que la plupart des révolutions technologiques. Soixante-quinze ans plus tard, nous vivons dans les remous de cette transformation. L’ordinateur, enfant de la guerre devenu outil universel, continue de modifier notre rapport au savoir, au travail, à la communication. Son histoire commence vraiment dans les années 1940, quand des hommes et des femmes, face aux défis d’un monde en flammes, ont inventé des machines à penser.

À l’aube des années 1950, une page se tourne. Les pionniers cèdent la place aux industriels. La recherche fondamentale s’efface devant les applications pratiques. L’informatique entre dans sa phase commerciale. Des noms comme IBM, Remington Rand, Ferranti ou Bull s’imposent. Une nouvelle industrie prend son envol, portée par les besoins croissants d’une économie en pleine expansion. Nul ne soupçonne l’ampleur des bouleversements à venir.