ANNÉES 1940

Ordinateur d’Atanasoff et Berry

L’hiver de 1937, John Vincent Atanasoff, physicien et mathématicien à l’université d’Iowa State, rentrait chez lui par une nuit glaciale. Durant ce trajet, son cerveau s’illumina soudain d’une intuition qui transformerait le monde : quatre principes fondamentaux qui formeraient la base conceptuelle du premier ordinateur électronique. Ces principes étaient l’utilisation de l’électronique pour les calculs, l’adoption du système binaire, la séparation du calcul et de la mémoire, et le rafraîchissement périodique des données en mémoire.

Né en 1903 à Hamilton, New York, Atanasoff avait étudié l’ingénierie électrique en Floride avant de se tourner vers les mathématiques à l’Iowa State College. Son doctorat en physique théorique du MIT, achevé en 1930, l’avait confronté aux limites des calculateurs mécaniques existants. Ces machines obsolètes freinaient ses recherches sur la constante diélectrique de l’hélium, problème nécessitant une puissance de calcul alors inexistante.

La rencontre avec Clifford Berry changea la donne. Ce jeune étudiant brillant en génie électrique apporta les compétences techniques nécessaires à la mise en œuvre des idées d’Atanasoff. Leur collaboration débuta en 1939 par un prototype rudimentaire validant les concepts de base. Ce succès initial leur valut une modeste subvention de 850$ pour construire la machine complète, l’Atanasoff Berry Computer (ABC).

Cette machine pesait plus de 300 kg et comportait divers éléments novateurs. Des tambours rotatifs couverts de condensateurs stockaient les données sous forme binaire. Des tubes à vide exécutaient les opérations logiques. Des cartes perforées assuraient l’entrée et la sortie des données. Une horloge centrale cadençait l’ensemble. Contrairement aux autres calculateurs, l’ABC ne traitait pas les chiffres directement mais les convertissait en binaire, prémisse de tous les ordinateurs modernes. Sa finalité restait spécifiquement de résoudre des systèmes d’équations linéaires jusqu’à 29 équations à 29 inconnues, avec une précision remarquable de quinze chiffres décimaux.

Le destin de cette machine prit un tour tragique. Achevée en 1942, l’ABC fut délaissée quand ses créateurs quittèrent l’université pour participer à l’effort de guerre. La machine souffrait de soucis de fiabilité, notamment au niveau du système de cartes perforées. L’université négligea de finaliser la procédure de brevet entamée par Atanasoff. Ces circonstances regrettables conduisirent au démantèlement de l’ABC en 1948, sans que sa contribution à l’informatique ne soit reconnue.

L’injustice s’amplifia avec l’apparition de l’ENIAC en 1945. Cette machine conçue par Presper Eckert et John Mauchly à l’université de Pennsylvanie fut longtemps célébrée comme le premier ordinateur électronique. La réalité était tout autre. Mauchly avait visité Atanasoff à Iowa State en juin 1941, examiné l’ABC en détail et lu le manuscrit de 35 pages décrivant son architecture. De nombreux concepts fondamentaux de l’ABC se retrouvèrent dans l’ENIAC, sans attribution à leur véritable créateur. Le talent médiatique de Mauchly et les généreux financements militaires firent le reste : l’ENIAC vola la vedette, Atanasoff tomba dans l’oubli.

La vérité éclata au grand jour lors d’un procès retentissant. Dans les années 1960, Honeywell contesta la validité du brevet de l’ENIAC détenu par Sperry Rand. La bataille juridique, qui dura de 1971 à 1973, mit en lumière l’appropriation des idées d’Atanasoff par Mauchly. Le juge trancha sans ambiguïté : Eckert et Mauchly n’avaient pas inventé l’ordinateur numérique électronique mais s’étaient inspirés des travaux d’Atanasoff. Le brevet fut invalidé, plaçant l’invention de l’ordinateur dans le domaine public.

La reconnaissance officielle arriva enfin pour Atanasoff. Dans les décennies suivantes, il reçut de multiples distinctions, dont la prestigieuse National Medal of Technology remise par le président George H. W. Bush en 1990. Des livres, une biographie par Clark Mollenhoff en 1988, et un documentaire (Atanasoff : Forgotten Father of the Computer, 2012) lui furent consacrés. Une réplique exacte de l’ABC fut construite dans les années 1990 et exposée à l’Iowa State University, à côté d’un rare tambour de mémoire original.

L’histoire d’Atanasoff illustre la façon dont le génie solitaire peut transformer une discipline. En questionnant radicalement les approches existantes, il posa les bases conceptuelles de toute l’informatique du XXe siècle. Certains de ses concepts, comme l’usage de l’électronique ou du binaire, s’imposèrent avec l’ENIAC puis l’EDVAC. D’autres, tel le programme enregistré, mirent plus de temps à devenir des standards industriels. L’ABC joua un rôle de catalyseur dans l’évolution du calcul électronique, justifiant pleinement pour Atanasoff le titre de père de l’informatique moderne.