ANNÉES 1940

ENIAC

En 1943, l’armée américaine lança un projet ambitieux pour accélérer ses calculs balistiques. La guerre battait son plein et les tables de tir d’artillerie, vitales pour la précision des bombardements, exigeaient des calculs interminables. La Moore School of Electrical Engineering de l’université de Pennsylvanie fut chargée de créer une machine radicalement nouvelle, sous la direction de John Mauchly et J. Presper Eckert.

Baptisée ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer), cette machine marqua une rupture avec les calculateurs électromécaniques. Son développement mobilisa une énergie colossale : environ 200 000 heures de travail furent nécessaires pour aboutir, en novembre 1945, à un monstre technologique. Trop tard pour servir pendant la guerre, l’ENIAC s’imposa néanmoins comme une prouesse d’ingénierie sans précédent.

Les chiffres donnent le vertige : 30 tonnes d’équipement réparties sur une surface de 150 m2, 40 grands panneaux abritant 18 000 tubes à vide, 1 500 relais, 10 000 condensateurs et 6 000 commutateurs manuels. Contrairement à l’ABC d’Atanasoff qui utilisait le binaire, l’ENIAC manipulait directement des nombres décimaux de 10 chiffres. Sa mémoire se composait d’accumulateurs stockant chacun un nombre, complétés par des tables de fonctions pour les constantes.

L’ENIAC se programmait d’une façon rudimentaire et fastidieuse. Il fallait régler des milliers de commutateurs et brancher des centaines de câbles, opération qui pouvait prendre quelques jours. Une fois configuré, cependant, ses performances stupéfiaient : 5 000 additions ou 385 multiplications par seconde, pulvérisant les records des machines existantes.

Le 14 février 1946, une conférence de presse soigneusement orchestrée dévoila l’ENIAC au monde. L’effet fut saisissant. Les journaux s’enflammèrent, qualifiant la machine de « cerveau géant », de « cerveau magique » ou de « calculateur météore ». Pour la première fois, les médias attribuaient des capacités quasi humaines à une machine. Cette anthropomorphisation marqua l’imaginaire collectif, malgré les tentatives de Mauchly pour tempérer l’enthousiasme en rappelant que l’ENIAC exécutait simplement des calculs sans vraiment « penser ». Le mythe était né, la machine capable de résoudre tous les problèmes venait d’apparaître.

Ce que le public ignorait, c’est que l’ENIAC s’inspirait largement des travaux antérieurs de John Atanasoff et Clifford Berry. Comme révélé plus tard lors d’un procès retentissant, Mauchly avait visité Atanasoff en 1941 et étudié en détail l’ABC, y reprenant plusieurs concepts fondamentaux sans jamais en créditer les inventeurs. Cette controverse sur la paternité de l’ordinateur électronique resta enfouie pendant des décennies, alors que l’ENIAC récoltait tous les honneurs.

L’ENIAC fut aussi le premier ordinateur programmé par des femmes, une autre réalité méconnue. Des mathématiciennes et physiciennes, auparavant employées comme « computers » humains pour effectuer des calculs à la main, furent sélectionnées pour leur excellence. Six d’entre elles devinrent les premières programmeuses de l’histoire. Elles développèrent les programmes initiaux et réalisèrent d’innombrables calculs, souvent dans l’ombre, leur contribution restant longtemps ignorée.

La Guerre froide offrit à l’ENIAC une seconde vie. Installé à l’Aberdeen Proving Ground dans le Maryland, il servit pour les tables balistiques initialement prévues, ainsi que pour des calculs liés aux premières bombes thermonucléaires. Sa capacité à résoudre rapidement des équations complexes accéléra les recherches en physique nucléaire et dans d’autres domaines scientifiques.

Bien que retiré du service en 1955, l’ENIAC laissa une empreinte durable sur le développement de l’informatique. Il stimula la recherche aux États-Unis, tant au niveau matériel que théorique. Les leçons tirées de sa conception inspirèrent directement des machines plus avancées comme l’EDVAC et l’UNIVAC. Parallèlement, des figures comme John von Neumann, Alan Turing et Claude Shannon élaborèrent les bases théoriques qui allaient structurer la discipline.

L’influence de l’ENIAC dépassa largement les frontières américaines. Sa médiatisation fit prendre conscience au monde entier du potentiel des ordinateurs électroniques. Des projets similaires émergèrent au Royaume-Uni, en URSS, en Allemagne et au Japon. En une décennie, l’informatique passa d’expérimentale à industrielle. Le concept d’« ordinateur » s’installa dans la culture populaire, mêlant fascination et inquiétude face à ces « cerveaux électroniques » aux capacités mystérieuses.

L’histoire de l’ENIAC connut un rebondissement dans les années 1970. Un procès retentissant, opposant Honeywell à Sperry Rand (détenteur du brevet de l’ENIAC), révéla l’appropriation des idées d’Atanasoff par Mauchly. Le juge statua en 1973 que l’ENIAC n’était pas le premier ordinateur électronique et invalida son brevet, plaçant ainsi l’invention dans le domaine public. Cette décision juridique eut des conséquences capitales sur l’évolution ultérieure de l’informatique.

L’annulation du brevet de l’ENIAC libéra un potentiel d’innovation considérable. Privés de l’exclusivité sur les concepts fondamentaux, les laboratoires et entreprises durent miser sur des améliorations techniques spécifiques plutôt que sur la protection juridique des idées de base. Cette situation favorisa une éclosion remarquable de machines concurrentes : IBM, DEC, Control Data Corporation et d’autres s’engouffrèrent dans la brèche, chacun proposant sa vision de l’architecture informatique. Sans cette décision, le paysage numérique aurait pu ressembler davantage à une industrie dominée par quelques détenteurs de brevets imposant leurs conditions au marché. L’informatique prit au contraire un chemin unique où les principes fondateurs restèrent accessibles à tous tandis que les innovations spécifiques pouvaient être protégées. Cette dynamique singulière explique en partie la vitesse stupéfiante à laquelle les ordinateurs évoluèrent des monstres de plusieurs tonnes aux machines personnelles, puis aux appareils mobiles que nous connaissons maintenant.

Ce basculement dans la perception des machines calculantes fut peut-être la contribution la plus durable de l’ENIAC, malgré sa paternité controversée. En quelques temps, l’image publique des ordinateurs se transforma radicalement : de simples outils de calcul, ils devinrent des entités potentiellement capables de surpasser l’intelligence humaine. Cette vision, bien qu’exagérée, orienta les recherches en informatique pour les décennies suivantes, notamment avec l’émergence de l’intelligence artificielle dans les années 1950.