ANNÉES 1940

EDSAC

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Europe pansait ses plaies, un projet prenait forme dans les laboratoires de l'Université de Cambridge. Maurice Wilkes et son équipe y concevaient une machine qui marquerait à jamais l'histoire du calcul automatique : l'EDSAC.

Cette calculatrice automatique à stockage à ligne de délai, construite entre 1947 et 1949, ne ressemblait en rien aux ordinateurs que nous connaissons. Volumineuse, bruyante, gourmande en électricité, l'EDSAC incarnait la première application pratique des théories de von Neumann sur l'architecture des ordinateurs, un cadre conceptuel qui régit encore nos machines actuelles.

Dans le contexte britannique d'après-guerre, où les ressources manquaient cruellement, bâtir un tel engin relevait de la gageure. Le projet s'inscrivait pourtant dans une tradition riche, avec les travaux de déchiffrement à Bletchley Park et l'ACE de Turing au National Physical Laboratory. La singularité de l'EDSAC résidait dans sa vocation généraliste qui, contrairement à ses prédécesseurs dédiés à des calculs spécifiques, se voulait adaptable à tous types de problèmes mathématiques.

Sa mémoire constituait une prouesse technique fascinante. Imaginez des tubes remplis de mercure où des impulsions ultrasonores se propagent, représentant par leur présence ou leur absence les fameux 0 et 1 du langage binaire. Cette « mémoire à ligne de délai » stockait 1024 mots de 17 bits chacun. L'équipe avait aussi conçu des versions miniatures de ces lignes pour les registres de l'unité arithmétique, une solution aussi ingénieuse qu'élégante malgré ses inconvénients pratiques.

L'unité de contrôle microprogrammée, autre innovation majeure, séparait physiquement le décodage des instructions de leur exécution. Cette architecture, codée sur 17 bits avec un format mono-adresse, incluait des sauts conditionnels, un multiplicateur câblé et des opérations de décalage. Les nombres y étaient représentés avec un bit de signe et une virgule fixe, pour manipuler soit des entiers courts, soit des nombres à précision quasi-double en utilisant deux mots mémoire.

En mai 1949, l'EDSAC effectue ses premières démonstrations publiques, devenant ainsi le premier ordinateur opérationnel basé sur l'architecture de von Neumann. Avec ses modestes 650 instructions par seconde et ses 2 kilo-octets de mémoire (un million de fois moins que nos téléphones actuels), la machine trouvait sa place dans la recherche scientifique de Cambridge.

Les années 1950 virent l'EDSAC au cœur d'avancées scientifiques. Rosalind Franklin l'utilisa pour ses travaux sur la structure de l'ADN, tandis que des chercheurs en astronomie, économie ou linguistique se formaient à son usage. Une véritable communauté informatique naissait autour de cette machine pionnière.

Sur le plan logiciel, David Wheeler créa en 1951 le premier assembleur sur l'EDSAC, remplaçant les fastidieux codes binaires par des instructions mnémoniques. Quelques années plus tard, le langage Autocode d'Alick Glennie préfigurait les langages de haut niveau comme Fortran ou Algol. Des bibliothèques de sous-programmes réutilisables apparurent, initiant les méthodes de programmation structurée du futur.

L'EDSAC a inspiré d'autres universités britanniques pour leurs propres machines, à savoir l'EDSAC 2 à Cambridge, le MOSAIC à Manchester. Outre-Atlantique, l'Université d'Illinois développa l'ILLIAC, directement dérivé des plans partagés généreusement par Wilkes et son équipe.

Le démantèlement de l'EDSAC en 1958, après une décennie de loyaux services, marqua la fin d'une époque mais non celle de son héritage. Sans le savoir, les utilisateurs de l'EDSAC manipulaient déjà les concepts fondamentaux que nous utilisons quotidiennement : programme stocké en mémoire, architecture séquentielle, jeu d'instructions et sous-programmes.