ANNÉES 1940

Application Programming Interface

Les Application Programming Interfaces, connues sous l'acronyme API, ont modelé notre environnement numérique. Leur histoire débute dans l'Angleterre d'après-guerre, au sein des laboratoires de Cambridge. Maurice Wilkes et David Wheeler, deux pionniers méconnus, élaborèrent pour l'ordinateur EDSAC une bibliothèque modulaire de programmes. Ces chercheurs britanniques rangèrent leurs créations sur bandes perforées dans une simple armoire métallique, accompagnées d'un catalogue détaillant leur usage. Ce modeste dispositif constitue la première trace documentée d'une API.

Wilkes et Wheeler formalisèrent leurs travaux en 1951 dans l'ouvrage The Preparation of Programs for an Electronic Digital Computer. Ce livre marque la naissance conceptuelle des interfaces standardisées entre composants informatiques, bien avant leur dénomination actuelle.

Le terme « API » fit sa première apparition scientifique en 1968 dans les travaux d'Ira Cotton et Frank Greatorex. Leur article « Data structures and techniques for remote computer graphics », présenté lors d'une conférence de l'AFIPS, décrivait des moyens d'abstraire les spécificités des périphériques graphiques. Les programmeurs Fortran utilisaient alors des appels de sous-programmes pour s'affranchir des contraintes matérielles.

Les années 1970 virent l'extension du concept aux systèmes de données. En 1974, CJ Date publia « The Relational and Network Approaches : Comparison of the Application Programming Interface », intégrant ces interfaces dans l'architecture ANSI/SPARC des systèmes de gestion de bases de données. Cette contribution scientifique élargit considérablement leur champ d'application.

L'informatique réseau des années 1980 transforma les besoins des développeurs, désormais confrontés à l'accès aux bibliothèques sur différentes machines. Les API évoluèrent pour prendre en charge les appels de procédure à distance. Cette période vit naître des interfaces favorisant la compatibilité entre plateformes disparates.

La révolution Internet des années 1990 poussa les API vers l'échange de données entre applications via des protocoles normalisés. Carl Malamud proposa en 1990 une définition qui traversa les époques : un ensemble cohérent de services mis à disposition d'un programmeur pour accomplir des tâches spécifiques. Cette décennie prépara le terrain aux services web émergents.

L'an 2000 fut marquant avec la thèse doctorale de Roy Fielding, Architectural Styles and the Design of Network-based Software Architectures. Ce travail établit REST comme protocole de référence pour les communications entre systèmes connectés. Toujours en 2000, Salesforce présenta la première API moderne lors de la conférence IDG Demo, inaugurant ainsi une nouvelle ère technologique.

Durant cette décennie, les services en ligne se multiplièrent. Salesforce, eBay et Amazon innovèrent en exploitant HTTP pour diffuser des données lisibles par machine, formatées en JSON ou XML, via des API web. Du petit acteur jusqu'aux géants industriels, les entreprises adoptèrent massivement le modèle fondé sur le cloud et les API. Amazon joua un rôle précurseur en exigeant que toutes les ressources numériques partagées disposent d'une API.

À partir de 2010, l'explosion des réseaux sociaux catalysa l'évolution des API. Les organisations cherchaient des solutions économiques pour créer des applications adaptables. Ces interfaces simplifiaient l'intégration avec des services externes comme les processeurs de paiement ou les systèmes de relation client. L'arrivée de Kubernetes vers 2015 accéléra la transition vers des architectures distribuées composées de microservices autonomes, chacun doté de sa propre API.

La crise sanitaire de 2020 intensifia notre dépendance aux services web, démultipliant l'usage des interfaces de programmation. Leur rôle s'étendit aux objets connectés et à la création d'intelligences artificielles. Les organisations déployèrent leurs applications entre différents fournisseurs cloud, rendant les API au centre de la communication entre les services.

Actuellement, l'évolution se concentre sur deux axes majeurs. La sécurité est prioritaire face aux vulnérabilités croissantes des systèmes distribués. Le principe de zero trust s'impose, vérifiant systématiquement l'authentification et les autorisations, y compris pour les requêtes internes. Les mécanismes de limitation de débit protègent contre les attaques par déni de service, tandis que l'observabilité détecte et résout les incidents.

La gouvernance des API établit en parallèle des règles pour leur conception, déploiement et maintenance au sein des organisations. L'objectif est de garantir leur cohérence, sécurité et évolutivité en harmonie avec la stratégie d'entreprise.

Les API ont bouleversé la façon dont les développeurs créent des applications, avec des abstractions toujours plus sophistiquées. Ce qui commença comme un simple échange entre deux ordinateurs dans un laboratoire universitaire britannique forme aujourd'hui l'épine dorsale des systèmes numériques du XXIe siècle, particulièrement dans l'univers distribué du cloud computing.