ANNÉES 1950

Ferranti Mark I

Durant l'hiver 1951, l'Université de Manchester reçoit des mains de la société Ferranti une machine qui va changer la donne : le Mark I. Ce calculateur électronique britannique devance de quelques mois l'UNIVAC I américain et s'inscrit dans l'histoire comme le premier ordinateur commercialisé. Cette aventure technique n'aurait jamais vu le jour sans l'intuition de Sir Ben Lockspeiser. Ce haut fonctionnaire du ministère britannique de l'Approvisionnement avait saisi l'importance de relier la recherche universitaire au monde industriel.

En réalité, cette machine prolonge les travaux de F.C. Williams et Tom Kilburn. Ces chercheurs avaient déjà conçu un prototype fonctionnel à l'Université de Manchester. Le gouvernement britannique, désireux de valoriser cette avancée, confie à l'entreprise Ferranti la tâche de transformer l'expérimental en commercial. Si l'architecture générale est fidèle à l'original, les ingénieurs de Ferranti y ajoutent leur touche : un jeu d'instructions revu, des registres d'index supplémentaires (les fameux B-lines) et des fonctions inédites comme un générateur de nombres aléatoires.

La mémoire du Mark I reflète les contraintes technologiques de l'époque. D'un côté, une mémoire électronique construite autour des tubes Williams, rapide mais limitée à 20 480 bits. De l'autre, un tambour magnétique plus lent mais avec 655 360 bits répartis sur 256 pistes de 2 560 bits, double système annonçant l'architecture hiérarchique des mémoires modernes.

Programmer le Mark I relevait presque de l'épreuve initiatique. Alan Turing, figure légendaire du calcul et alors chercheur à Manchester, rédige le premier manuel de cette machine. Son approche consiste en du code machine sans fioritures, sans concessions aux limites cognitives humaines. À Cambridge, pendant ce temps, David Wheeler avait créé pour l'EDSAC un assembleur rudimentaire mais combien plus accessible. Deux visions s'opposaient.

L'interface avec le monde extérieur passait par des bandes perforées à cinq trous. Le flux d'entrée atteignait 400 caractères par seconde grâce au lecteur photoélectrique conçu par Ferranti. En sortie, une perforatrice plus modeste (33 caractères par seconde) et une imprimante télétype traduisaient les résultats des calculs. Un haut-parleur complétait le dispositif, alertant l'opérateur par des signaux sonores quand son attention devenait nécessaire.

Les mathématiciens furent parmi les premiers à s'emparer de cette puissance de calcul inédite. Ils l'utilisèrent pour explorer les nombres de Mersenne ou tester des aspects de l'hypothèse de Riemann. Les physiciens s'en servirent pour des calculs de tracé de rayons en optique. La vitesse de traitement des données ouvrait des possibilités nouvelles pour la recherche, malgré une fiabilité qui laissait parfois à désirer.

L'aventure commerciale du Mark I raconte aussi les difficultés de l'industrie informatique britannique. De 1951 à 1957, neuf exemplaires seulement trouvèrent preneurs : sept Mark I Star et deux Mark I. L'étroitesse du marché britannique limitait les perspectives de croissance. Quand IBM débarqua au Royaume-Uni avec son modèle de location, la concurrence devint féroce pour les constructeurs locaux.

L'histoire du Mark I se lit aussi à travers les relations complexes entre Ferranti et les organismes gouvernementaux, notamment la National Research Development Corporation (NRDC). Le financement public a certes rendu possible cette aventure, mais les négociations souvent tendues entre Ferranti et la NRDC ont parfois ralenti le projet. Sir Vincent de Ferranti défendait âprement les intérêts de son entreprise familiale, cherchant à minimiser les risques financiers dans cette aventure incertaine.

Le contraste entre le potentiel technique britannique et sa concrétisation commerciale saute aux yeux dans les statistiques : en 1960, le Royaume-Uni comptait 240 ordinateurs en fonction, contre 5 400 aux États-Unis. Pourtant, le Ferranti Mark I occupe une place à part dans le panthéon informatique. Sa mémoire à plusieurs niveaux, son système d'index et son architecture générale ont façonné la conception des ordinateurs qui ont suivi. Premier calculateur commercial, il matérialise ce moment où la recherche universitaire rencontre la production industrielle.

Cette expérience a aussi réorienté la trajectoire de Ferranti. Face aux réalités économiques, l'entreprise a progressivement abandonné le marché des grands systèmes pour se concentrer sur les applications militaires, les mini-ordinateurs puis les microprocesseurs. En 1963, Ferranti quittait définitivement le secteur des ordinateurs centraux.