ANNÉES 1950

LEO I

Au milieu du XXe siècle, J. Lyons & Co dominait le marché alimentaire au Royaume-Uni. Issue des idées visionnaires de la famille Salmon-Gluckstein à la fin du XIXe, cette entreprise gérait un réseau tentaculaire de salons de thé élégants, restaurants populaires et boulangeries industrielles à travers tout le pays.

Contrairement aux autres sociétés, Lyons cultivait une atmosphère propice à l'innovation technique. La raison en était simple : chaque jour, des milliers de transactions modestes s'accumulaient, chacune générant une marge infime. La survie financière exigeait donc une rigueur presque maniaque dans la gestion administrative. Cette particularité avait poussé les dirigeants à recruter dès 1923 un mathématicien de Cambridge, John Simmons, capable d'apporter une dimension scientifique à leurs méthodes de travail.

Au printemps 1947, deux cadres de l'entreprise, Oliver Standingford et Raymond Thompson, s'envolèrent vers l'Amérique. Leur mission initiale concernait l'étude d'équipements de bureau modernes, mais ils tombèrent par hasard sur des informations concernant l'ENIAC. Ces gigantesques machines de calcul, alors cantonnées aux laboratoires scientifiques, éveillèrent leur curiosité. Ils pressentirent que ces calculs automatisés pourraient transformer radicalement la bureaucratie de Lyons.

Leur intuition les conduisit jusqu'à l'université de Cambridge, où Maurice Wilkes travaillait sur l'EDSAC. À leur retour, ils rédigèrent un rapport audacieux. Non contents de suggérer l'adoption de l'informatique pour leur entreprise, ils proposèrent que Lyons fabrique sa propre machine. Cette idée, qui semblerait aujourd'hui absurde pour une société alimentaire, s'inscrivait parfaitement dans la philosophie d'indépendance technique de l'entreprise, habituée à concevoir ses propres outils industriels.

La direction valida le projet et déboursa 3 000 livres sterling pour soutenir les travaux de Wilkes, s'assurant en échange une assistance technique précieuse. Pour mener à bien cette aventure, l'entreprise embaucha le Dr John Pinkerton, un brillant ingénieur recommandé par Wilkes. David Caminer, responsable des systèmes chez Lyons, reçut la tâche de développer les applications et méthodes de programmation adaptées aux besoins spécifiques de l'entreprise.

La construction du LEO I (Lyons Electronic Office) commença en 1949. Ce colosse occupait plus de 450 mètres carrés et fonctionnait grâce à environ 6 000 tubes à vide répartis dans 21 armoires métalliques imposantes. Bien que basé sur l'architecture de l'EDSAC, LEO I intégrait des modifications substantielles pour traiter efficacement les données commerciales. Les ingénieurs accordèrent une attention particulière aux systèmes d'entrée-sortie, combinant cartes perforées et bandes de papier pour l'alimentation en données, complétées par des imprimantes et perforateurs pour la restitution des résultats.

Le 29 novembre 1951, LEO I accomplit sa première tâche régulière, l'évaluation hebdomadaire de la production des boulangeries Lyons. Ce programme analysait les chiffres de fabrication de pains, gâteaux et tartes provenant de douze sites différents. Il calculait automatiquement la valorisation en intégrant le coût des matières premières, les salaires et les frais indirects. Aucun ordinateur n'avait jamais effectué pareille tâche de gestion auparavant.

Ce premier succès encouragea l'équipe à développer d'autres applications : gestion des stocks, calcul des meilleurs mélanges de thé, organisation des livraisons aux différents points de vente, facturation automatisée. Un nouveau cap fut franchi le 12 février 1954, lorsque LEO I traita la paie de 1 670 employés des boulangeries, produisant directement les chèques de salaire sans système de secours.

Les prouesses de cette machine attirèrent bientôt l'attention d'organisations extérieures. Le service météorologique britannique l'utilisa pour ses prévisions, l'administration fiscale pour calculer ses barèmes d'imposition, et British Railways pour déterminer les distances entre toutes ses gares. Le succès de ces prestations poussa Lyons à créer en 1954 une filiale spécialisée, LEO Computers Limited, pour commercialiser cette technologie.

Cette histoire raconte un curieux paradoxe : pendant que les fabricants traditionnels d'équipements de bureau et les géants de l'électronique hésitaient, une chaîne de restaurants et de salons de thé créait le premier ordinateur pour une application commerciale viable au monde. LEO I fonctionna jusqu'en janvier 1965, avant de céder sa place aux modèles plus performants LEO II et LEO III qui équipèrent de nombreuses entreprises et administrations britanniques.

La saga LEO se poursuivit à travers une série de fusions industrielles : d'abord avec English Electric en 1963, puis avec d'autres sociétés pour former International Computers Limited en 1968. Le dernier LEO III s'éteignit discrètement en 1981 dans les locaux de la poste britannique.