ANNÉES 1950

UNIVAC I

Le premier ordinateur commercial produit cette fois en série a vu le jour sous le nom d'UNIVAC I, acronyme d'Universal Automatic Computer. Son histoire démarre avec deux ingénieurs talentueux de l'université de Pennsylvanie : J. Presper Eckert et John Mauchly. Ces visionnaires venaient tout juste d'achever la conception de l'ENIAC durant la Seconde Guerre mondiale quand ils eurent l'intuition du potentiel commercial des ordinateurs.

Fin 1945, alors que l'encre des plans de l'ENIAC séchait à peine, Eckert et Mauchly prirent contact avec le Bureau du Recensement américain. Leur proposition était un ordinateur capable de digérer rapidement les données démographiques grâce à l'utilisation novatrice de bandes magnétiques comme support de stockage.

Au printemps 1946, nos deux ingénieurs quittèrent l'université de Pennsylvanie, décidés à tirer profit de leur savoir-faire unique en passant dans le monde de l'entreprise privée. Ils créèrent d'abord un simple partenariat avant de fonder, en décembre 1947, l'Eckert-Mauchly Computer Corporation. Au-delà du calcul scientifique, ils envisageaient des applications pour la comptabilité, la gestion documentaire et l'analyse statistique.

L'UNIVAC évolua constamment durant sa phase de développement. Conçu initialement comme un outil statistique pour le Bureau du Recensement, le projet s'élargit suite aux discussions avec A.C. Nielsen Company et la compagnie d'assurance Prudential. Ces nouveaux besoins orientèrent la machine vers le traitement de données alphanumériques, indispensables pour la gestion des polices d'assurance, la facturation et les calculs actuariels.

Les soucis d'argent n'épargnèrent pas le développement de cette machine. En 1948, American Totalisator Company injecta 500 000 dollars dans l'entreprise contre 40% des actions. Malgré cette bouffée d'oxygène, les difficultés s'accumulèrent. La situation devint si critique en 1950 qu'Eckert et Mauchly durent se résoudre à vendre leur société à Remington Rand, qui reprit le flambeau du développement et de la commercialisation.

Sur le plan technique, l'UNIVAC I brillait par ses innovations. Sa mémoire à mercure stockait 1 000 mots de 12 caractères chacun. Utilisées pour l'entrée et la sortie des données, les bandes magnétiques traitaient 20 000 caractères par seconde. La machine réalisait une addition en 525 microsecondes et une multiplication en 2 150 microsecondes. Sa fiabilité remarquable reposait sur un système d'auto-vérification : près du tiers des circuits avait pour unique fonction de détecter les erreurs.

La conception modulaire de l'UNIVAC I constituait l'une de ses forces. Les tâches ne nécessitant pas directement l'unité centrale étaient déléguées à des modules auxiliaires autonomes, chacun disposant de sa propre alimentation. Cette architecture permettait de réaliser en parallèle la saisie sur bande magnétique, la conversion des cartes perforées, et l'impression, sans ralentir le traitement principal.

Le Bureau du Recensement reçut le premier exemplaire en mars 1951, après une batterie de tests draconiens. Ces épreuves, élaborées conjointement par le Bureau des Standards et le Bureau du Recensement, évaluaient autant les capacités de calcul que les performances du système d'entrée-sortie. L'ordinateur devait notamment prouver sa capacité à exécuter 2 500 opérations en 1,26 seconde et à manipuler correctement 1,4 million de caractères sur bande magnétique.

L'arrivée de l'UNIVAC I transforma l'informatisation des organisations. Le Bureau du Recensement l'utilisa pour ses rapports mensuels sur l'économie et le recensement des entreprises. General Electric, à Louisville, s'en servit pour la paie, le suivi des matériaux et l'analyse commerciale. Franklin Life Insurance Company l'adopta pour gérer la facturation des primes, calculer les commissions et tenir la comptabilité des dividendes.

L'US Air Force illustra bien le potentiel de cette machine. Son « Air Materiel Command » gérait un stock pharaonique de 1,2 million d'articles, environ six fois l'inventaire d'un grand magasin. Grâce à l'UNIVAC, l'établissement du budget prévisionnel des pièces détachées pour l'aviation ne prenait plus qu'une journée, contre plusieurs semaines auparavant avec les systèmes à cartes perforées.

La maintenance de ce monstre technologique exigeait une discipline de fer. Le Bureau du Recensement faisait tourner son système 24 heures sur 24, sept jours sur sept, hormis quatre créneaux de huit heures dédiés à la maintenance préventive. Cette dernière mobilisait environ 21% du temps disponible. Les tubes électroniques causaient les pannes les plus fréquentes : en moyenne, deux tubes rendaient l'âme chaque semaine et devaient être remplacés.

La formation des opérateurs s'avéra déterminante pour tirer le meilleur parti du système. Remington Rand comprit très vite qu'un UNIVAC I nécessitait un superviseur du calibre de celui gérant une grande installation de cartes perforées, mais avec une équipe réduite d'opérateurs hautement qualifiés. Cette expertise humaine permettait tant de prendre les bonnes décisions opérationnelles que de repérer précocement les dysfonctionnements.

L'expérience acquise avec le premier UNIVAC I engendra des améliorations continues. Les ingénieurs identifièrent et corrigèrent progressivement divers problèmes : oscillations parasites dans certains circuits, rebonds dans les relais des Uniservo (unités de bande magnétique), et autres soucis mécaniques. Ces corrections bénéficièrent naturellement aux modèles suivants.

En octobre 1954, Remington Rand avait livré douze UNIVAC I et engrangé des commandes pour quatre systèmes supplémentaires. Ce succès commercial démontra la viabilité du marché des ordinateurs professionnels. L'UNIVAC I fut le premier ordinateur d'une industrie informatique tournée vers les applications commerciales, distincte des calculateurs purement scientifiques qui dominaient jusque-là. Sa réussite donna raison à la vision d'Eckert et Mauchly : celle d'un ordinateur universel capable de servir des applications diverses, du calcul scientifique à la gestion d'entreprise.