ANNÉES 1940

Harvard Mark I

Dans les années 1930, le paysage scientifique manquait d’outils capables de résoudre des problèmes mathématiques d’une grande complexité. Howard Aiken, physicien en herbe à Harvard, s’attela à combler cette lacune. Durant l’année 1937, il esquissa les plans d’un calculateur qui traiterait des lignes entières au lieu des colonnes qu’affectionnaient les machines de l’époque. Il y voyait une machine capable de jongler avec les nombres positifs et négatifs, de manier les fonctions transcendantes et d’enchaîner automatiquement les calculs.

Après un parcours semé d’embûches auprès de différents fabricants, Aiken finit par convaincre IBM. L’entreprise baptisa le projet Automatic Sequence Controlled Calculator (ASCC). Mars 1939 marqua la signature d’un accord entre IBM qui construirait la machine pour en faire cadeau à Harvard qui fournirait locaux et personnel. La construction démarra deux mois plus tard dans les laboratoires d’IBM à Endicott, New York. Aiken collabora étroitement avec l’ingénieur Clair D. Lake pour mener à bien ce projet ambitieux.

Le prototype vit le jour en janvier 1943 et passa avec succès ses tests initiaux. Transporté démonté vers Harvard, il prit place au sous-sol du Physics Research Laboratory. Dès le printemps 1944, alors qu’il devenait opérationnel, son utilisation fut détournée vers l’effort de guerre. Robert Campbell prit les commandes d’une équipe de la marine américaine où figuraient Grace Murray Hopper et Richard Bloch. Aiken, officier de réserve, rejoignit le service actif en 1941 pour travailler sur les mines navales avant de prendre le commandement du Mark I.

Le 7 août 1944, une cérémonie officielle réunit James Bryant Conant, président de Harvard, et Thomas J. Watson Sr., président d’IBM. L’événement tourna au vinaigre suite à un communiqué de presse rédigé sous l’influence d’Aiken qui s’attribuait tout le mérite de l’invention, effaçant presque totalement la contribution d’IBM. Watson, furieux, menaça de boycotter la cérémonie. Aiken dut battre en retraite et reconnaître le rôle joué par Lake, Hamilton et Durfee dans la création de cette machine.

Le monstre mécanique impressionnait par ses dimensions : 15,5 mètres de long, 2,4 mètres de haut pour une masse de 4,5 tonnes. Son ventre abritait des relais électromagnétiques, des compteurs décimaux rotatifs et des rubans perforés pour l’entrée des instructions. Les données entraient par cartes perforées et sortaient via des machines à écrire électriques modifiées. Lent comparé aux futures merveilles électroniques, le Mark I compensait par une fiabilité exemplaire. Il tournait sans interruption, jour et nuit, produisant un flot continu de résultats.

Au-delà de l’exploit technique, cette machine incarna la faisabilité des calculateurs automatiques à grande échelle. Ces machines pouvaient désormais suivre une séquence d’opérations du début à la fin sans intervention humaine. L’écho médiatique mondial généré par ses prouesses balaya les derniers doutes quant à l’avenir de telles machines dans la sphère scientifique. Le Harvard Mark I symbolise la transition entre l’ère du calcul manuel et l’aube de l’informatique moderne.

Aiken ne s’arrêta pas à cette première réussite. Il développa une série de quatre calculateurs toujours plus sophistiqués. Visionnaire, il comprit que ces nouvelles machines appelaient une nouvelle génération de mathématiciens capables de les programmer. Il persuada Harvard de créer un cursus spécifique, d’abord en maîtrise puis en doctorat, dans cette discipline naissante qu’était l’informatique. Premier professeur titulaire dans ce domaine encore vierge, il initia ce qui semble avoir été le premier programme académique du genre au monde. Son enseignement façonna des pionniers comme Gerrit Blaauw, Frederick Brooks Jr., Kenneth Iverson et Anthony Oettinger.