ANNÉES 1940

Colossus

Au cœur de la guerre secrète que livraient les cryptanalystes britanniques, une machine électronique permit le déchiffrement des messages ennemis et changea le cours de l’histoire : Colossus.

Entre 1943 et 1945, dans le silence des bâtiments de Bletchley Park, dans le Buckinghamshire en Angleterre, Tommy Flowers dirigea la construction d’une série de calculateurs destinés à percer les codes de la machine allemande Lorenz SZ40. Les cryptanalystes britanniques l’avaient surnommée « Tunny » – le thon. Les Allemands, eux, l’appelaient Schlüsselzusatz ou SZ. La mission de Colossus était de trouver les réglages initiaux des rotors de Lorenz pour décoder les messages captés.

Techniquement, Colossus incarnait une prouesse. La machine lisait 5 000 caractères par seconde sur des bandes perforées, effectuait des calculs booléens à la volée et imprimait immédiatement les résultats. Son cœur battait au rythme de 1 500 tubes à vide, à une fréquence de 5 000 impulsions par seconde. Elle disposait de circuits arithmétiques binaires, d’une forme primitive de mémoire et de capacités de branchement conditionnel.

Cette réalisation n’aurait jamais vu le jour sans le mariage des mathématiques et de l’ingénierie. Max Newman et Alan Turing, par leur vision théorique, ont aidé à la conception de cette machine, même si Turing n’a pas directement participé au projet. Ses travaux sur la « machine universelle » ont néanmoins infusé l’esprit du projet.

Le premier modèle fonctionna début 1944. Un succès tel qu’une dizaine d’exemplaires furent construits jusqu’à la fin de la guerre. Chose remarquable pour l’époque, Colossus fonctionnait sans tomber en panne. Une fiabilité rare, héritée du savoir-faire téléphonique de l’équipe de Dollis Hill. Cette machine donna des résultats exploitables presque immédiatement, quand les premiers ordinateurs électroniques exigeaient de longs mois de calibration avant de fonctionner correctement.

L’impact de Colossus sur l’issue du conflit reste difficile à mesurer avec précision. Des témoignages suggèrent un rôle capital dans l’anticipation des mouvements allemands autour du débarquement en Normandie. La machine aurait a priori déchiffré des messages signés par Hitler.

Pendant trois décennies, Colossus resta dans l’ombre du secret militaire. L’ENIAC américain recevait les honneurs quand Colossus dormait dans l’oubli. Il fallut attendre le milieu des années 1970 et le travail de Brian Randell pour que son existence soit révélée.

La qualification exacte de Colossus divise toujours. S’agissait-il d’un véritable ordinateur ? Randell le définit comme un « calculateur électronique programmable à usage spécifique ». Tommy Flowers, lui, préférait parler de « processeur électronique ». Car Colossus ne calculait pas comme les ordinateurs classiques. Il exécutait un programme fixe, sans possibilité réelle de modification. Sa logique, basée sur des flux de bits plutôt que sur des mots, le distinguait des architectures traditionnelles. Cette nature hybride représente sa véritable force, et témoigne de la richesse des approches dans cette période fondatrice. L’histoire des machines n’a pas suivi une ligne droite vers l’ordinateur moderne, mais a exploré différentes voies pour répondre à des problèmes concrets.

Le succès de Colossus tient aussi à sa pertinence pratique. Il répondait parfaitement aux besoins des cryptanalystes dans un contexte d’urgence. Son histoire nous rappelle que le développement technologique se nourrit d’innovations théoriques, d’adéquation aux usages, de fiabilité et d’efficacité opérationnelle.