ANNÉES 1950

ALGOL

La naissance d'ALGOL (ALGOrithmic Language) remonte à la fin des années 1950. Ce langage résulte d'une vision partagée par des chercheurs européens et américains : créer un outil universel pour exprimer des algorithmes indépendamment des machines. Lors d'un symposium à Darmstadt en 1955, cette idée prend racine dans les discussions entre spécialistes du calcul automatique.

Le contexte technologique de l'époque justifie pleinement la démarche. Aux États-Unis, l'informatique se transforme en secteur industriel avec IBM et d'autres fabricants qui commercialisent leurs premiers ordinateurs. Une multitude de langages spécifiques fleurit au gré des besoins et des équipes. L'Europe, quant à elle, voit naître ses premières grandes machines dédiées principalement aux calculs scientifiques.

La GAMM (Gesellschaft für Angewandte Mathematik und Mechanik) et l'ACM (Association for Computing Machinery) décident en 1957 de former des groupes de travail sur ce langage commun. La rencontre de Zürich en 1958 aboutit à la fusion des propositions européennes et américaines sous le nom d'IAL (International Algebraic Language), rebaptisé ALGOL 58.

En 1959, John Backus fait une avancée en inventant une notation formelle pour décrire la syntaxe des langages de programmation. Cette forme Backus-Naur (BNF) remplace les descriptions imprécises en langage naturel par une définition rigoureuse. Peter Naur perfectionne cette notation et l'intègre à la définition d'ALGOL 60, posant ainsi les bases d'une méthode désormais classique.

ALGOL 60 se distingue par plusieurs innovations : les blocs de code avec leur propre portée lexicale, les procédures récursives, les paramètres transmis par nom ou par valeur. Sa rigueur mathématique transparaît dans l'obligation de déclarer les types de données. Les structures de contrôle comme la boucle for atteignent un niveau d'élégance et de clarté inédit.

Cette nouvelle approche stimule la recherche sur les techniques de compilation. Friedrich Bauer et Klaus Samelson publient leur méthode de traduction séquentielle des formules en 1960, tandis qu'Edsger Dijkstra réussit l'exploit de mettre au point un compilateur ALGOL 60 en seulement dix mois.

La théorie informatique s'enrichit grâce à ALGOL. Seymour Ginsburg et Gordon Rice établissent en 1962 un lien entre les langages définis par la BNF et les travaux linguistiques de Chomsky sur les grammaires contextuelles libres. Ce rapprochement entre informatique et linguistique favorise l'émergence d'une informatique théorique.

Le rayonnement d'ALGOL atteint le monde académique. Les revues scientifiques l'adoptent pour la publication d'algorithmes, notamment dans les « Algorithms » du Communications of the ACM dès 1960. Les universités européennes en font leur langue d'enseignement privilégiée.

Malgré ces succès, ALGOL peine à s'imposer face à FORTRAN dans le monde commercial. Ce paradoxe s'explique par l'absence d'un acteur industriel majeur pour le soutenir, le manque de bibliothèques standard pour les entrées-sorties, et l'inertie liée aux programmes FORTRAN existants. L'Europe, moins dépendante de cet héritage, l'adopte plus largement, notamment en Allemagne où le gouvernement l'intègre aux systèmes universitaires.

À partir de 1962, la responsabilité du développement d'ALGOL revient au Working Group 2.1 de l'IFIP (International Federation for Information Processing). Les travaux sur un successeur aboutissent à ALGOL 68, langage plus complet mais aussi plus complexe. Sa définition suscite de vives controverses au sein du groupe, au point qu'en 1969, près de la moitié des membres publient un « Minority Report » exprimant leur désaccord.

ALGOL a inspiré Pascal, Simula (précurseur de la programmation orientée objet), et Ada. Ses concepts fondamentaux – blocs structurés, portée lexicale, récursivité – deviennent des références incontournables. La notation BNF reste aujourd'hui la méthode standard pour définir la syntaxe des langages informatiques.

ALGOL témoigne de la maturation de l'informatique comme discipline scientifique. Il transforme la programmation d'une pratique artisanale en une activité formalisée. Sa vision mathématique a marqué la pensée informatique du XXe siècle. Si son succès commercial fut limité, son influence intellectuelle a façonné des générations de langages et de programmeurs.