ANNÉES 1950

Mémoire à tores magnétiques

Les ferrites magnétiques ont bouleversé le monde de l'informatique au milieu du XXe siècle. Ces petits anneaux de ferrite, capables de conserver un état magnétique stable, ont marqué l'histoire du stockage informatique pendant près de vingt ans. Leur principe repose sur une élégante application des lois physiques d'hystérésis magnétique : chaque tore pouvait être magnétisé dans l'un de deux états distincts, représentant ainsi parfaitement les valeurs binaires 0 et 1.

An Wang, chercheur au Harvard Computation Laboratory, décrit dès 1949 cette technique qui garde l'information y compris après coupure de l'alimentation électrique. Le véritable changement tient dans la manipulation de cet état magnétique par de simples impulsions électriques traversant le tore.

Jay Forrester transforme cette théorie en réalité concrète. Au MIT, il démontre en 1951 la viabilité d'un système de stockage tridimensionnel basé sur ces minuscules anneaux. William Papian, travaillant sur le projet Whirlwind, et Jan Rajchman chez RCA Laboratory développent dans la même période des architectures qui seront massivement adoptées. Leurs travaux débouchent sur l'intégration de cette technologie dans des ordinateurs comme le Mark IV de Harvard.

La construction d'une telle mémoire repose sur un maillage bi ou tridimensionnel d'anneaux, chacun traversé par de nombreux conducteurs : lignes X et Y de sélection, fil de lecture/écriture, et parfois un fil d'inhibition. Pour sélectionner un tore spécifique, il faut appliquer simultanément des courants dans les lignes X et Y correspondantes. Cette astuce de coïncidence de courant résout le problème d'adressage individuel tout en limitant les circuits de commande nécessaires.

Fait notable, la lecture efface le contenu du tore. Il faut donc réécrire immédiatement la donnée si on souhaite la conserver. Malgré cette contrainte, les avantages de cette technologie ont séduit l'industrie par la conservation des données sans alimentation, l'accès rapide en quelques microsecondes, l'excellente fiabilité et la densité de stockage remarquable pour l'époque.

La fabrication exigeait une minutie extrême. L'assemblage restait largement manuel, le tissage des fils à travers les minuscules anneaux demandant patience et précision. Des tests semi-automatiques permettaient de vérifier environ 200 tores par heure avant leur intégration. Une fois la matrice assemblée, remplacer un tore défectueux relevait du casse-tête.

Burroughs Corporation a exploré une variante intéressante avec la mémoire rope. Cette configuration particulière des tores et des fils permettait le stockage permanent d'informations, idéal pour conserver programmes et routines système. L'ordinateur de navigation du programme Apollo a notamment tiré parti de cette technologie.

Les performances n'ont cessé de progresser. Les temps d'accès sont passés à moins de 2 microsecondes. Les signaux de sortie, d'abord de quelques millivolts, ont atteint plusieurs centaines de millivolts, simplifiant grandement les circuits de détection. La standardisation des composants a entraîné une baisse des coûts. Les tores magnétiques ont ainsi trouvé leur place dans les grands systèmes et dans les calculateurs industriels et embarqués.

L'avènement des mémoires à semi-conducteurs amorce le déclin de cette technologie à la fin des années 1960. Bénéficiant de l'essor fulgurant de la microélectronique, ces nouvelles mémoires offraient des possibilités de miniaturisation sans précédent. La transition s'est néanmoins étalée dans le temps, la non-volatilité des tores magnétiques restant un atout pour certaines applications critiques.

L'héritage conceptuel des mémoires à tores magnétiques demeure visible dans l'informatique moderne. L'adressage matriciel, la lecture avec rafraîchissement et l'organisation hiérarchique de la mémoire sont autant de principes toujours pertinents. Ces anneaux de ferrite ont rendu possible des ordinateurs plus rapides et plus fiables, contribuant à l'explosion informatique dans de nombreux secteurs d'activité.