1970
Quand le numérique transforma le monde
Tandis que les bombes pleuvent sur le Vietnam, trois ingénieurs chez Intel achèvent la conception du premier microprocesseur commercial. Leur invention, presque passée inaperçue dans un monde obsédé par la guerre froide, changera tout.
La décennie qui s'ouvre se joue dans un climat particulier. L'Amérique saigne au Vietnam. Les jeunes descendent dans la rue. L'URSS et les États-Unis se toisent. Le pétrole devient une arme. Et au milieu de ce chaos mondial, une poignée d'hommes et de femmes inventent l'avenir numérique.
Les campus américains bouillonnent. La contestation sociale y rejette l'autorité établie, y compris celle des grands ordinateurs centralisés qui symbolisent le pouvoir institutionnel. À Berkeley comme au MIT, des étudiants rêvent d'une informatique différente, plus personnelle, plus accessible. Dans les laboratoires universitaires, on s'affaire autour de machines qui n'ont rien à voir avec les colosses climatisés des entreprises. C'est là, à l'écart des sentiers balisés par IBM, que naît une autre vision de l'ordinateur.
En 1973, le choc pétrolier frappe. Les files s'allongent devant les stations-service. L'inflation s'envole. Face à cette crise, les entreprises cherchent à réduire leurs coûts. L'informatisation apparaît comme une solution. Les banques sont les premières à s'y engouffrer car elles doivent gérer un nombre croissant de transactions dans un contexte économique instable. Leurs besoins propulsent le développement de bases de données toujours plus sophistiquées. Oracle naît dans ce contexte, sur une idée de Larry Ellison inspirée par un article théorique d'IBM.
À l'Est, derrière le rideau de fer, l'URSS tente de ne pas décrocher. Elle lance son propre plan informatique, copiant parfois les architectures occidentales. Les accords SALT n'y changent rien, la technologie continue d'être un enjeu de puissance. Les ordinateurs soviétiques équipent les usines, les administrations, mais souffrent d'un retard croissant. L'informatique marque visiblement la différence entre les deux blocs.
Le Japon, lui, joue sa propre partition. Sans les contraintes militaires qui pèsent sur l'industrie américaine, les entreprises japonaises se concentrent sur l'électronique grand public. Elles excellent dans la miniaturisation. Sony, Panasonic et Sharp s'imposent partout dans le monde. Leurs composants équipent bientôt les premiers ordinateurs personnels. Le pays, défait en 1945, prend sa revanche technologique.
L'Europe avance en ordre dispersé. La France mise sur son Plan Calcul et la Compagnie Internationale pour l'Informatique pour créer un champion national. L'Allemagne s'appuie sur Siemens. Le Royaume-Uni développe ICL. Mais ces initiatives nationales peinent face aux géants américains. Les universités européennes, en revanche, brillent dans la recherche théorique. Le langage Pascal, créé par Niklaus Wirth à l'École Polytechnique Fédérale de Zurich, marque une avancée dans la conception des langages de programmation.
La télévision règne alors sans partage sur les foyers occidentaux. Les images du premier pas sur la Lune, vues par des centaines de millions de spectateurs, ont démontré la puissance des réseaux de communication. Les ingénieurs télécoms réfléchissent à la transmission de données numériques, notamment avec les premières expériences de vidéotex. En France, les PTT lancent les études qui mèneront au Minitel, premier réseau grand public avant l'heure d'Internet.
Dans les écoles et universités, l'informatique fait ses premiers pas comme discipline d'enseignement. Les langages BASIC et Logo sont conçus avec un objectif pédagogique. Seymour Papert, au MIT, théorise l'apprentissage par la programmation. Ces réflexions ouvrent un nouveau champ : l'informatique est un outil de calcul, mais aussi un moyen d'apprendre autrement.
Le monde du travail se transforme, les écrans à tube cathodique remplacent peu à peu les fiches cartonnées. Dans les bureaux, les secrétaires découvrent le traitement de texte. Les premières imprimantes à marguerite reproduisent la qualité des machines à écrire, mais avec la souplesse de l'électronique, ce qui modifie les métiers administratifs. Les syndicats s'inquiètent, négocient des accords sur les conditions de travail sur écran, mais la marche vers le tout-numérique est lancée.
La science-fiction s'empare du thème de l'ordinateur. « 2001, l'Odyssée de l'espace » a popularisé l'image de HAL 9000, intelligence artificielle devenue folle. En 1973, le film « Westworld » imagine des robots incontrôlables. Ces œuvres traduisent les espoirs et les craintes suscités par l'informatisation. Simultanément, les premiers jeux vidéo commerciaux comme Pong attirent un public nouveau vers ces machines autrefois réservées aux scientifiques.
La santé n'échappe pas à cette vague. Les hôpitaux s'équipent de systèmes informatiques pour la gestion des patients. Les premiers scanners médicaux, apparus au début de la décennie, produisent des images numériques que seuls des ordinateurs peuvent traiter. La recherche pharmaceutique s'appuie de plus en plus sur la modélisation moléculaire. L'informatique médicale est une nouvelle discipline qui émerge.
Les grandes villes deviennent des laboratoires où s'expérimentent les applications urbaines de l'informatique. La gestion des feux de circulation, l'optimisation des réseaux d'eau ou d'électricité bénéficient des systèmes de contrôle en temps réel. Ces applications exigent des ordinateurs capables de réagir instantanément à leur environnement, stimulant le développement des systèmes embarqués.
Le commerce international se métamorphose avec l'adoption de normes d'échange électronique. Le code-barres fait son apparition dans les supermarchés américains. Les transactions bancaires s'automatisent avec le réseau SWIFT. L'informatisation des chaînes logistiques débute. Ces évolutions accélèrent la mondialisation des décennies suivantes, où les flux d'informations circuleront aussi vite que les marchandises.
Steve Jobs et Steve Wozniak fondent Apple en 1976. Leur Apple I symbolise l'esprit de cette nouvelle informatique : artisanale, personnelle, presque rebelle. Au même moment, Bill Gates et Paul Allen créent Microsoft. Ces jeunes entrepreneurs ne ressemblent en rien aux dirigeants des grandes entreprises informatiques traditionnelles. Ils inaugurent une nouvelle ère où l'ordinateur est un produit de consommation et un objet de passion.
La recherche fondamentale avance à grands pas. Les travaux d'Alan Kay chez Xerox PARC sur les interfaces graphiques permettent une informatique plus intuitive. Les créations de Dennis Ritchie et Ken Thompson aux Bell Labs, le langage C et le système UNIX, initient l'informatique moderne. Ces innovations, d'abord confidentielles, changeront le visage de l'industrie au cours des décennies suivantes.
À la fin des années 1970, les premiers clubs d'informatique amateur rassemblent des passionnés autour de machines rudimentaires comme le MITS Altair 8800. Ces communautés développent une culture du partage contrastant avec le monde fermé de l'informatique professionnelle. Les magazines spécialisés publient des programmes que les lecteurs recopient ligne à ligne. Personne n'imagine encore que ces pratiques confidentielles représentent l'informatique du XXIe siècle.
L'ordinateur, autrefois outil réservé aux grandes organisations, amorce sa mue vers un compagnon quotidien durant la décennie 1970. Les idées qui émergeront au cours de cette période façonneront notre monde numérique pour les 50 années suivantes, dessinant une société où le traitement de l'information est aussi essentiel que la production de biens matériels.