ANNÉES 1960

UNIX

Les Bell Labs bouillonnaient d’activité à la fin des années 1960. Une équipe de chercheurs travaillait d’arrache-pied sur Multics, un projet titanesque mené avec le MIT et General Electric. Cette ambition colossale était de créer un système d’exploitation capable de gérer plusieurs utilisateurs et tâches simultanément. Parmi ces visionnaires se trouvaient Ken Thompson et Dennis Ritchie, deux hommes qui allaient bientôt bousculer l’informatique.

Multics patinait. AT&T, lassée par les coûts astronomiques et les délais qui s’étiraient sans fin, claqua la porte en 1969. Thompson et Ritchie se retrouvèrent avec une expérience solide mais sans machine pour poursuivre leurs recherches. La direction refusa leur demande d’acquisition d’un nouvel ordinateur. Thompson eut l’idée de récupérer un vieux PDP-7 qui prenait la poussière dans les laboratoires. Sur cette machine désuète, il se mit à construire quelque chose d’inédit. Il développa un noyau élémentaire, un assembleur, un shell et quelques outils de base comme rm, cat et cp. Le nom UNIX surgit d’un jeu de mots avec Multics, clin d’œil ironique à la simplicité face à la complexité de son aîné.

L’année 1970 changea la donne. L’équipe décrocha un PDP-11. Cette machine ne disposait d’aucun disque et de seulement 24 Ko de mémoire, mais elle permit l’éclosion de la première édition officielle d’UNIX. Le développement s’emballa. Thompson créa le langage B, version allégée du BCPL, tandis que Ritchie planchait sur ce qui deviendrait le langage C entre 1971 et 1973.

Cette invention du C bouleversa tout. Dès la quatrième édition d’UNIX en 1973, Thompson et Ritchie osèrent réécrire entièrement ce nouveau langage. Ce pari, audacieux à l’époque où les systèmes d’exploitation s’écrivaient en assembleur, rendit UNIX portable d’une architecture à l’autre. Les six premières éditions se bousculèrent entre 1971 et 1975.

La sixième édition, surnommée V6, marqua la première grande diffusion d’UNIX hors des Bell Labs. AT&T distribua le système aux universités avec son code source complet pour une bouchée de pain, décision qui secoua le milieu informatique.

L’Université de Californie à Berkeley fit son entrée dans l’épopée UNIX en 1975 quand Bob Fabry y installa la quatrième édition. Ken Thompson y passa une année sabbatique qui galvanisa deux étudiants brillants : Bill Joy et Chuck Haley. Ces derniers se lancèrent dans l’enrichissement du système, développant les éditeurs ex et vi, qui demeure aujourd’hui un pilier de l’édition de texte, au point d’inspirer des projets comme neovim. En 1977, Bill Joy assembla la Berkeley Software Distribution (BSD), tirée à seulement une trentaine d’exemplaires mais qui allait faire des émules.

Les années 1980 virent éclore une myriade de versions UNIX. AT&T commercialisa System III puis les différentes moutures de System V via son UNIX System Group. Berkeley poursuivait parallèlement le développement de BSD, apportant des innovations remarquables comme le Fast File System et surtout la pile réseau TCP/IP. Cette dernière, intégrée à la version 4.2BSD en 1983, propulsa BSD vers la gloire.

Bill Joy quitta Berkeley en 1982 pour co-fonder Sun Microsystems, société qui allait peser lourd dans l’évolution d’UNIX. Sun développa le Network File System (NFS) et l’architecture VFS/vnode, rendant le partage de fichiers en réseau invisible pour l’utilisateur. En 1987, une alliance inattendue se noua entre Sun et AT&T pour créer System V Release 4, fusion des meilleures caractéristiques de SunOS et de System V Release 3.2.

Cette prolifération de versions UNIX créa un besoin criant de standardisation. Le groupe /usr/group, association pour la promotion d’UNIX constituée en 1980, s’attaqua à l’uniformisation des interfaces utilisateur. Ces efforts débouchèrent en 1985 sur la naissance du standard POSIX (Portable Operating System Interface for Computing Environments), référence désormais incontournable pour la compatibilité entre systèmes UNIX. Le groupe X/Open, créé en 1984, élabora le X/Open Portability Guide (XPG), intégrant POSIX et d’autres standards.

Le début des années 1990 vit surgir un rival inattendu : Linux. En 1991, Linus Torvalds, étudiant à l’université d’Helsinki, développa un noyau compatible UNIX capable d’utiliser les outils GNU de la Free Software Foundation. Linux reprenait l’âme d’UNIX en l’adaptant aux architectures modernes. Sa licence libre accéléra sa diffusion et son adoption massive.

UNIX révolutionna l’informatique par ses concepts novateurs. Le système de fichiers hiérarchique, où tout est fichier, simplifia radicalement la gestion des ressources. Les tubes (pipes), suggérés par Doug McIlroy en 1972, connectèrent la sortie d’un programme à l’entrée d’un autre, créant des chaînes de traitement d’une puissance inégalée. Le shell offrit un environnement de programmation complet en ligne de commande.

La portabilité d’UNIX, rendue possible par son écriture en C, facilita son adaptation à une multitude d’architectures. Cette caractéristique, alliée à sa conception modulaire et sa documentation exemplaire, explique sa longévité remarquable. Les manuels UNIX, présents dès la première édition, établirent un standard de documentation technique qui fait toujours référence. Sa philosophie de conception imprègne encore le développement logiciel : créer des programmes simples qui excellent dans leur domaine, utiliser le texte comme interface universelle, composer des outils élémentaires pour résoudre des problèmes complexes.