Atari 520 ST
Après avoir mené Commodore International vers le succès du Commodore 64, Jack Tramiel quitte l’entreprise en 1983 suite à une guerre des prix acharnée contre Texas Instruments qui l’a épuisé. Cette rupture le conduit à fonder Tramel Technology Ltd avec ses fils et quelques fidèles, notamment Shiraz Shivij, l’un des cerveaux derrière le C64.
La petite équipe se lance dans l’aventure d’un ordinateur personnel 16 bits à prix abordable. Le choix du processeur s’avère délicat : le National Semiconductor NS32000 ne tient pas ses promesses de performances. C’est finalement le Motorola 68000 qui emporte la décision, malgré son coût plus élevé. Pendant ce temps, Atari Inc. sombre. Le krach du jeu vidéo de 1983 fait perdre 10 000 dollars par jour à Warner Communications, sa maison mère. Jack Tramiel flaire l’aubaine et rachète la division grand public d’Atari en juillet 1984 pour 240 millions de dollars en actions.
L’équipe technique accomplit le développement du 520ST en cinq mois seulement, un petit miracle qui paraît irréalisable aujourd’hui. Le nom raconte l’histoire de la machine : 520 Ko de mémoire vive et cette architecture « Sixteen/Thirty-two » qui mélange les mondes 16 et 32 bits. Microsoft propose bien d’adapter Windows, mais les calendriers ne collent pas. Digital Research sauve la mise avec une licence de GEM, qui donnera à l’Atari son interface graphique si caractéristique.
Au Consumer Electronics Show de janvier 1985, les spécifications du 520ST font sensation. Le Motorola 68000 à 8 MHz cache une architecture interne 32 bits derrière un bus externe 16 bits. Trois modes graphiques cohabitent : du 320 x 200 en 16 couleurs pour les jeux, du 640 x 200 en 4 couleurs pour un compromis équilibré, et surtout ce mode monochrome haute résolution 640 x 400 qui va séduire les professionnels.
Les ingénieurs d’Atari ont glissé quelques trouvailles dans leur machine. Ces ports MIDI intégrés pour la modique somme de 75 cents, grâce à des puces Motorola déclassées, vont transformer le 520ST en instrument de musique électronique. Le lecteur de disquettes 3,5 pouces stocke 360 Ko, une capacité respectable quand la plupart des concurrents s’obstinent encore avec le 5,25 pouces. Le système d’exploitation TOS charge d’abord depuis une disquette avant de migrer définitivement en ROM.
Mai 1985 voit arriver les premiers 520ST dans les magasins, devançant de justesse l’Amiga 1000 de Commodore. Jack Tramiel joue la carte du prix agressif : 799 dollars avec un moniteur monochrome, 999 dollars en couleur. Face aux machines professionnelles qui dépassent allègrement les 2 000 dollars, l’argument porte. Plus de 50 000 unités trouvent preneur en six mois, principalement en Europe où l’accueil est chaleureux.
La machine séduit des publics inattendus. Les musiciens découvrent les joies du MIDI avec des logiciels comme Cubase et Logic Pro qui feront carrière. Les programmeurs amateurs s’amusent avec GFA BASIC et STOS. Quant aux professionnels de la PAO, ils apprécient ce mode haute résolution, d’autant que l’émulation Macintosh tourne plus vite sur ST que sur un vrai Mac !
Le succès européen ne doit rien au hasard. Ce design compact et intégré correspond aux goûts du Vieux Continent. Le slogan « Power Without the Price » fait mouche au Royaume-Uni, conquis par les ordinateurs domestiques abordables. Aux États-Unis, c’est plus compliqué : Jack Tramiel entretient des relations exécrables avec les revendeurs, qui le lui rendent bien.
L’influence du 520ST dépasse ses simples performances techniques. Sa capacité à lire les disquettes MS-DOS facilite les échanges avec l’univers PC. Ces ports MIDI standardisés créent tout un écosystème qui survit encore aujourd’hui. Jean-Michel Jarre, Fatboy Slim ou Madonna l’utilisent en studio et sur scène, créant une légende qui colle à la machine.
Le catalogue logiciel s’étoffe. Dungeon Master débarque en 1987 et révolutionne le jeu de rôle en vue subjective. Des éditeurs comme Batteries Included explorent les possibilités graphiques avec des programmes comme DEGAS. La « demo scene » naissante pousse la machine dans ses retranchements, créant des œuvres d’art numérique qui défient toute logique technique.
La gamme évolue au fil des versions. Le 520STM ajoute un modulateur RF pour se brancher sur une télévision. Le 520STFM intègre alimentation et lecteur dans un boîtier repensé, plus familial. TOS migre progressivement de la disquette vers la ROM, simplifiant l’utilisation.
En 1993, la production du 520ST s’arrête, emportée par la vague des PC compatibles IBM. Pourtant, la machine garde ses fidèles, surtout chez les musiciens qui apprécient sa faible latence MIDI. Elle incarne cette époque où l’innovation technique rimait avec démocratisation de la technologie, quand une poignée d’ingénieurs pouvait encore bousculer l’industrie informatique.