Toshiba T1100
En avril 1985, Toshiba bouleverse l’informatique personnelle avec le T1100. Pour la première fois, un ordinateur portable offre une compatibilité totale avec l’IBM PC. Cette machine de 4 kg marque la naissance de l’informatique nomade moderne.
L’époque paraît pourtant peu propice à pareille innovation. Les ordinateurs personnels, Apple II depuis 1977 et IBM PC depuis 1981, restent cloués aux bureaux. Quelques constructeurs tentent bien de créer des machines transportables : le Portable I de Compaq pèse 12,5 kg en 1982, tandis que Seiko sort son HX-20/HC-20 de 1,6 kg la même année, suivi par le PC8201A de NEC en 1983. Mais ces tentatives se heurtent à un dilemme technique : soit miniaturiser au maximum avec des architectures propriétaires incompatibles, soit viser la compatibilité IBM PC en acceptant l’encombrement et les limitations.
Les équipes de Toshiba refusent ce compromis. Leur devise « anywhere, anytime, anyone » exprime une ambition claire : transformer l’ordinateur de bureau en compagnon mobile. L’entreprise théorise cette approche comme une « révolution sur le bureau », un passage d’une informatique centrée sur la machine vers une utilisation centrée sur l’humain. Trois objectifs guident le développement : abandonner les architectures fermées, rendre l’ordinateur vraiment portable et permettre l’usage de logiciels standard sans programmation spécifique.
La réalisation technique tient du prodige d’ingénierie. Les circuits intégrés CMOS remplacent la technologie NMOS gourmande en énergie. Là où l’IBM PC mobilise près de 100 circuits pour l’affichage, le T1100 s’en contente de cinq. Cette optimisation radicale produit un appareil compact doté d’une autonomie inédite. L’énergie est un terrain d’innovation. Toshiba crée de toutes pièces un système de charge-décharge et un logiciel de contrôle énergétique. Ces développements jetteront les bases de la fonction resume introduite en 1989 sur le modèle J3100SS001, puis du standard ACPI élaboré avec Microsoft et Intel.
L’écran LCD à fort contraste, monté sur support inclinable, résulte d’études poussées sur l’ergonomie visuelle. Mais le vrai défi commercial surgit ailleurs : le choix des disquettes 3,5 pouces. Alors que l’IBM PC fonctionne avec du 5,25 pouces, Toshiba mise sur le format compact. Seulement les éditeurs rechignent à distribuer leurs logiciels sur ce support encore marginal, malgré le travail des équipes commerciales qui mènent une campagne de persuasion intensive pour les convaincre d’adopter le 3,5 pouces.
La stratégie marketing rompt avec les habitudes du secteur. Fini les argumentaires techniques ! Toshiba montre concrètement comment travailler en mobilité avec les mêmes logiciels qu’au bureau fixe. Cette approche pragmatique séduit les professionnels non-techniciens et élargit considérablement le marché.
Le succès commercial confirme cette intuition. Une étude révèle deux attentes distinctes : la portabilité d’un côté, plus de puissance et de capacité de l’autre. Toshiba répond en janvier 1986 avec deux nouveaux modèles. Le T2100 embarque un processeur i8086 et deux lecteurs 3,5 pouces. Le T3100 monte en gamme avec un i80286 et un disque dur de 10 mégaoctets. Ces machines nécessitent une alimentation secteur, mais PC Week valide ce choix en reconnaissant l’existence d’un marché pour les portables branchés. Le magazine Byte qualifie le T3100 de « Roi des portables ». En 1987, Toshiba atteint environ 40% de parts sur les 130 000 ordinateurs portables vendus en Europe.
L’impact économique dépasse toutes les prévisions. En 2008, le marché des écrans LCD de moins de 17 pouces représente 15 milliards de dollars. Celui des disques durs 2,5 pouces et moins atteint 19 milliards. Les batteries lithium-ion pour équipements mobiles génèrent 12 milliards de chiffre d’affaires. Un an plus tard, les ventes de portables dépassent celles des machines de bureau sur un marché estimé à 150 milliards de dollars.
Le T1100 démontre qu’une approche centrée sur l’utilisateur transforme les secteurs technologiques. En privilégiant compatibilité logicielle, portabilité et simplicité plutôt que les performances brutes, Toshiba fait sortir l’ordinateur des services informatiques pour l’installer dans les mallettes des cadres. Cette démocratisation de l’informatique mobile annonce l’omniprésence actuelle des appareils portables dans nos vies.