ANNÉES 1980

Aldus PageMaker

En 1984 à Seattle, Paul Brainerd quitte son poste chez Atex pour fonder Aldus Corporation. Il n’est pas un inconnu dans le monde de l’édition. Journaliste de formation, il a supervisé la modernisation des systèmes du Minneapolis Star and Tribune avant de rejoindre ce fabricant de systèmes informatiques destinés aux professionnels de l’édition. Cette expérience lui fait toucher du doigt un problème : les équipements de composition coûtent une fortune, souvent plusieurs centaines de milliers de dollars, et restent inaccessibles aux petites structures.

Avec son interface graphique, le Macintosh d’Apple ouvre des perspectives inédites. Brainerd pressent qu’il est possible de démocratiser les outils de mise en page. Il rassemble une petite équipe d’ingénieurs et développe un prototype en six mois. Trouver des financements s’avère autrement plus compliqué : sur cinquante sociétés de capital-risque contactées, une seule, Vanguard, accepte de parier sur ce projet. À l’époque, les investisseurs se méfient des entreprises de logiciels, jugées trop risquées dans un secteur où Microsoft n’a pas encore fait son entrée en bourse.

Le 13 juillet 1985, PageMaker 1.0 voit le jour. Cette date n’a rien d’un hasard : elle suit de sept mois le lancement de l’imprimante LaserWriter d’Apple. Brainerd a compris que son logiciel doit s’appuyer sur les capacités du langage PostScript d’Adobe, intégré dans cette imprimante, pour produire des documents de qualité professionnelle. Il parle du « tabouret à trois pieds » de la publication assistée par ordinateur, expression qu’il invente d’ailleurs lors d’une réunion avec ses investisseurs fin 1984.

Ce terme de « publication assistée par ordinateur » fait mouche. Simple, efficace, il résume parfaitement l’ambition du projet : mettre les outils de mise en page professionnelle à la portée de tous. L’interface de PageMaker traduit cette philosophie. Le logiciel simule une vraie table de montage où l’utilisateur place et déplace textes et images à sa guise. La palette flottante d’outils forme une innovation marquante, donnant accès aux fonctions principales. Le principe WYSIWYG garantit que ce qui apparaît à l’écran correspond exactement au résultat imprimé.

Le succès dépasse toutes les prévisions. Les utilisateurs affluent de secteurs inattendus. Des églises se mettent à produire des bulletins paroissiaux parfois tirés à plus de 600 000 exemplaires. Steve Jobs avait poussé pour maintenir le prix sous les 200 dollars, mais les 495 dollars finalement retenus s’avèrent judicieux : cette tarification dégage les marges nécessaires au développement continu et au support technique.

Aldus distribue aussi FreeHand, un logiciel de dessin vectoriel créé par Altsys, puis rachète Silicon Beach Software avec sa gamme d’applications grand public. Ces acquisitions construisent progressivement une offre complète d’outils de création graphique.

La concurrence réagit. Ventura Publisher débarque en 1986 sur PC avec une approche différente, fondée sur les feuilles de style et adaptée aux documents longs. QuarkXPress gagne du terrain dans le secteur professionnel. Microsoft tente sa chance mais doit retirer son produit en raison de défauts techniques rédhibitoires.

Au-delà du logiciel, Aldus façonne les standards du secteur. Steve Carlson développe chez Aldus le format TIFF (Tagged Image File Format), qui est alors la référence pour l’échange d’images numériques. L’entreprise crée plus tard l’OPI (Open Prepress Interface) pour fluidifier l’intégration avec les systèmes d’impression professionnelle.

En 1990, les marges s’érodent sous la pression concurrentielle et l’évolution des circuits de distribution. PageMaker se complexifie, tiraillé entre les besoins des utilisateurs occasionnels et les exigences des professionnels. Cette complexité croissante complique le développement et alourdit les coûts.

En 1994, Aldus fusionne avec Adobe Systems. Cette opération, préparée avec un soin méticuleux, unit les technologies des deux entreprises. L’absorption se déroule remarquablement bien, créant un géant de la création graphique numérique.

PageMaker a prouvé qu’un outil informatique accessible pouvait supplanter des équipements spécialisés hors de prix. Il a établi des conventions d’interface utilisateur, mais il a surtout ouvert l’accès à la publication de qualité professionnelle à des individus et des organisations qui n’avaient jamais pu s’offrir ce luxe auparavant.

Par la suite, le code de PageMaker nourrit Adobe InDesign, son héritier spirituel qui règne désormais sur le marché de la PAO. Paul Brainerd, lui, s’est tourné vers la philanthropie après la fusion avec Adobe. Sa fondation Brainerd œuvre pour la protection de l’environnement dans le Nord-Ouest américain.

Cette histoire montre comment une vision nette, soutenue par une exécution technique rigoureuse et un calendrier favorable, peut bouleverser tout un secteur. Elle souligne aussi l’importance des standards ouverts et de la coopération entre entreprises pour faire émerger de nouveaux marchés.