ANNÉES 1980

PostScript

En 1982, deux chercheurs de Xerox PARC décidèrent de claquer la porte. John Warnock et Charles Geschke venaient de passer des mois à développer une technologie d'impression baptisée Interpress, capable de décrire une page à imprimer sans se soucier du type d'imprimante utilisée. Le concept était novateur, mais Xerox ne voyait pas l'intérêt commercial de la chose. Les deux hommes fondèrent alors Adobe Systems et se mirent au travail sur leur propre version : PostScript.

L'époque était pourtant peu propice à ce genre d'aventure. Les années 1970 baignaient dans une conception purement calculatoire de l'informatique. IBM vantait dans ses publicités le coût dérisoire des multiplications sur ses machines. Mais au Xerox PARC, une autre idée germait : l'ordinateur deviendrait un outil de communication. Chacun aurait bientôt sa machine personnelle, reliée à des imprimantes partagées par le réseau.

Le plan initial d'Adobe prévoyait de fabriquer des imprimantes et d'ouvrir des centres de services d'impression. Bill Hambrecht, leur investisseur, les persuada de changer de cap. Pourquoi ne pas plutôt concevoir des systèmes complets associant stations de travail et imprimantes laser ? C'est là que Steve Jobs fit irruption dans l'histoire.

Jobs découvrit PostScript et saisit immédiatement son potentiel. Son Macintosh révolutionnait l'interface utilisateur, mais côté impression c'était dramatique. L'ImageWriter ne dépassait pas 72 points par pouce, une résolution dérisoire pour un usage sérieux. En 1985, Apple sortit la LaserWriter, première imprimante à embarquer PostScript. Cette machine contenait plus de puissance de calcul que le Macintosh : 512 Ko de mémoire morte rien que pour le code PostScript, une véritable fortune.

Le prix annoncé de 7 000 dollars affolait les commerciaux d'Apple. Trois fois le prix du Macintosh pour une imprimante ! Jobs tint bon, et la chute opportune du prix des puces mémoire finit par donner raison à son pari.

PostScript résolvait un problème technique complexe avec une approche d'une simplicité déconcertante. Le langage considérait le texte comme un cas particulier des graphiques. Cette unification permettait de manipuler les caractères avec une liberté totale : on pouvait les tourner, les redimensionner, les déformer à volonté. L'idée séduisait d'autant plus qu'elle s'affranchissait de la résolution du périphérique de sortie. Une description de page pouvait s'imprimer sur différents types d'imprimantes en conservant sa qualité.

Adobe ne se contenta pas de créer un standard d'impression. En 1987, l'entreprise lança Illustrator, un logiciel de dessin vectoriel. L'époque était audacieuse car aucun graphiste n'utilisait d'ordinateur. L'interface d'Illustrator, fondée sur les courbes de Bézier et leurs points de contrôle, naquit d'une anecdote familiale. La femme de Warnock, graphiste de métier, lui demandait régulièrement de programmer à la main en PostScript les logos qu'elle devait réaliser. Cette expérience domestique inspira directement l'interface du logiciel.

L'année suivante, Adobe racheta un petit programme développé par les frères Knoll. Ce logiciel allait devenir Photoshop. Le pari paraissait fou : les disques durs les plus volumineux ne dépassaient pas 20 mégaoctets, juste de quoi stocker une photo haute résolution. Adobe misait sur l'évolution du matériel, et l'histoire lui donna raison.

En 1989, la position dominante de PostScript vacilla. Apple et Microsoft s'associèrent pour créer TrueType, un format concurrent pour les polices de caractères. Adobe riposta en développant à marche forcée ATM (Adobe Type Manager) pour l'affichage des polices à l'écran. La qualité technique de la solution et la confiance qu'inspirait Adobe lui permirent de conserver son avance.

Deux ans plus tard, Warnock eut une illumination. Pourquoi ne pas utiliser PostScript pour créer des documents portables ? Il suffisait de capturer le flux PostScript généré par n'importe quelle application pour obtenir un fichier lisible sur toute plateforme. Cette idée donna naissance à Acrobat et au format PDF. Pour que le succès arrive, il fallut qu'Internet se développe pour que l'échange de documents formatés soit une nécessité évidente.

Le triomphe d'Adobe repose sur des intuitions remarquables. L'entreprise sut identifier des besoins dans le marché. Elle maintint une exigence technique sans faille dans le rendu typographique. Sa stratégie commerciale, qui consistait à licencier PostScript aux fabricants plutôt qu'à produire ses propres machines, s'avéra judicieuse.

Le langage PostScript établit des principes toujours actuels comme la séparation entre la description du document de son rendu, l'affranchissement des contraintes matérielles, le traitement uniforme du texte et des graphiques. Le PDF, héritier direct de PostScript, règne sur l'échange documentaire mondial. Au-delà de ces aspects techniques, PostScript transforma l'ordinateur en outil de création graphique et de communication, l'arrachant définitivement à son statut de simple calculatrice.