ANNÉES 1980

Thomson TO/MO

En 1979, dans les ateliers de l'usine Thomson de Moulins, José Henrard manipule des prototypes de cartes électroniques. Cet économiste et sociologue, chercheur au CNRS, découvre l'informatique grâce à l'ordinateur de son frère formateur. Thomson le recrute avec une mission ambitieuse : concevoir un micro-ordinateur familial français. Sa vision dépasse le simple gadget technologique. Il veut créer une machine qui démystifie l'informatique, qui enseigne et qui communique.

Son prototype intègre un microprocesseur 8 bits Motorola 6809, réputé parmi les plus performants de l'époque. Avec ses 8 Ko de mémoire vive extensible à 32 Ko et sa résolution graphique de 320×200 points en 8 couleurs, le TO7 se distingue par son crayon optique livré en standard. Désormais l'utilisateur interagit directement avec l'écran, là où la plupart des ordinateurs se contentent encore d'un simple clavier.

En septembre 1980, Henrard présente son prototype aux dirigeants de Thomson. Leur perplexité est manifeste face à ce qu'ils perçoivent comme un gadget. Le projet obtient néanmoins le feu vert. La production démarre à Moulins. Deux ans plus tard, Thomson, fraîchement nationalisée sous la direction d'Alain Gomez, dévoile les 100 premiers TO7 au SICOB. La presse spécialisée applaudit : qualité graphique remarquable, dimension ludique assumée, Basic Microsoft robuste. Seul bémol : le prix de 7 000 francs.

L'année suivante est stratégique. Thomson crée la SIMIV (Société Internationale de Micro-Informatique et Vidéo) pour orchestrer sa politique micro-informatique. Jean Gerothwohl, ancien publicitaire et condisciple d'Alain Gomez à Sciences Po, prend les rênes. Sa stratégie privilégie l'éducatif et s'inscrit dans la durée. Les ventes décollent grâce à des campagnes marketing audacieuses : publicité grand public, promotions ciblées, dossiers de presse fouillés.

1984 voit naître deux nouveaux modèles. Le MO5, proposé à 2 390 francs, défie les machines britanniques comme l'Oric ou le Spectrum. Le TO7-70, lui, embarque 64 Ko de mémoire vive. Thomson décroche un contrat décisif avec l'UGAP : 40 000 machines sur cinq ans pour l'Éducation nationale. Un succès qui ouvre la voie à une ambition plus vaste.

En janvier 1985, Laurent Fabius, alors Premier ministre, annonce le plan « Informatique Pour Tous ». En voulant initier tous les élèves français à l'informatique et former 110 000 enseignants en une année, l'objectif frôle l'utopie. Thomson est le fournisseur principal avec une commande pharaonique de 108 400 machines destinées à équiper 24 000 établissements scolaires. L'entreprise lilloise Léanord développe le « Nanoréseau », système ingénieux permettant de connecter jusqu'à 31 ordinateurs Thomson à une machine maître plus puissante.

Le TO7-70 révèle ses innovations techniques. Sa mémoire vive atteint 48 Ko, extensible à 64 Ko. Il gère désormais 16 couleurs contre 8 précédemment. Son système d'exploitation propriétaire dialogue avec le Basic et le Logo. L'ordinateur multiplie les interfaces : lecteur de cassettes pour stocker les programmes, port cartouche pour les logiciels, prise Péritel pour la télévision, interface sonore, manettes de jeu.

Une bibliothèque logicielle riche se développe autour de l'éducation, notamment pour l'apprentissage du français et des mathématiques. Les applications bureautiques arrivent avec le tableur Colorcalc et la base de données Pique-Fiche. Colorpeint démocratise le dessin assisté par ordinateur. Les jeux complètent cette offre diversifiée.

Pourtant, Thomson peine face à la concurrence internationale. Les tentatives d'exportation échouent, hormis quelques ventes en Italie, et un contrat avec l'Algérie. En 1986, l'entreprise lance le TO9, modèle plus puissant facturé 8 990 francs, mais la compatibilité avec les modèles antérieurs pose problème. Les utilisateurs s'interrogent, les développeurs hésitent.

L'arrivée des compatibles PC à bas prix, menés par Amstrad, bouleverse brutalement le marché. Thomson abandonne sa stratégie de standard propriétaire en 1986 pour se lancer dans les compatibles PC avec la gamme TO16. Trop tard. Les ventes s'effondrent : 160 000 machines en 1986, 100 000 en 1987, 60 000 en 1988. L'usine de Saint-Pierre-Montlimart ferme ses portes, supprimant 450 emplois.

Le 27 janvier 1989, Thomson annonce l'arrêt définitif de son activité micro-informatique. Cette décision, prise sans concertation avec les utilisateurs ni l'Éducation nationale, clôt près d'une décennie d'aventure industrielle française. Le désengagement définitif intervient le 1er janvier 1990. Thomson préfère se recentrer sur l'électronique grand public et la défense.

L'héritage des ordinateurs Thomson marque l'informatisation de la société française. Le plan « Informatique Pour Tous » a permis la première introduction massive de l'informatique dans les écoles. Leur conception privilégiant l'interaction directe via le crayon optique et la dimension éducative témoigne d'une vision distinctive de l'informatique personnelle. Les choix techniques audacieux, du microprocesseur 6809 au Nanoréseau, illustrent la capacité d'innovation de l'industrie française des années 1980.

L'échec commercial résulte d'un marché national trop étroit, de l'absence de percée internationale, de tarifs élevés et surtout de l'émergence implacable du standard PC. Cette aventure représente néanmoins une étape significative de l'industrie informatique française, mêlant ambition technologique, volonté politique d'indépendance nationale et démocratisation de l'accès à l'informatique.