ANNÉES 1980

MS-DOS

Jusqu’alors centré sur les gros systèmes, IBM a donc jeté son dévolu sur le marché des ordinateurs personnels en 1980. La firme d’Armonk cherche un système d’exploitation pour sa future machine. Elle se tourne vers Microsoft, une petite société que Bill Gates et Paul Allen ont créée quelques années plus tôt. Problème : Microsoft ne possède aucun système d’exploitation digne de ce nom.

La solution vient de Seattle Computer Products. Cette entreprise a développé QDOS – Quick and Dirty Operating System – sous la houlette de Tim Paterson. L’histoire de QDOS mérite qu’on s’y arrête. En mai 1979, Seattle Computer Products conçoit une carte processeur 8086 pour le bus S-100. L’entreprise compte sur Digital Research pour livrer CP/M-86, mais les promesses s’éternisent. Lassés d’attendre, les ingénieurs décident de créer leur propre système. Paterson s’attelle à la tâche en avril 1980. Deux mois plus tard, QDOS voit le jour, et le système fonctionne remarquablement bien pour un développement si rapide.

Microsoft flaire la bonne affaire. La société fait l’acquisition d’une licence non-exclusive de QDOS pour 25 000 dollars en décembre 1980. Quelques mois plus tard, elle rachète l’intégralité des droits pour 50 000 dollars supplémentaires. Tim Paterson rejoint l’équipe de Microsoft pour transformer QDOS en MS-DOS.

Le premier IBM PC sort en 1981, équipé de MS-DOS 1.0. Ce système d’exploitation rudimentaire fonctionne entièrement en mode texte. L’utilisateur tape des commandes : DIR pour lister les fichiers, COPY pour les dupliquer, ERASE pour les supprimer. Pas de répertoires, juste des disquettes de 160 Ko. Austère, certes, mais fonctionnel.

Les améliorations arrivent. MS-DOS 2.0 débarque en 1983 avec le support des disques durs de 10 Mo et une structure de fichiers hiérarchique. Cette version emprunte à UNIX quelques idées, notamment un processeur de commandes par lots plus sophistiqué. MS-DOS 3.0 suit en 1984, taillé sur mesure pour l’IBM PC AT. Le système de fichiers FAT16 fait son apparition, gérant des partitions jusqu’à 32 Mo.

L’architecture technique repose sur trois composants principaux. Le fichier caché MSDOS.SYS contient le cœur du système et traite les requêtes de haut niveau des programmes. IO.SYS s’occupe des aspects matériels, cette couche d’abstraction entre le logiciel et le hardware. COMMAND.COM fournit l’interface utilisateur, cette invite de commande que des millions d’utilisateurs apprendront à connaître.

Le système de fichiers FAT révolutionne la gestion de l’espace disque. Une table d’allocation suit l’usage de chaque unité, composée de plusieurs secteurs consécutifs. Cette approche évite la fragmentation externe mais génère une fragmentation interne : la dernière unité d’un fichier n’est jamais complètement remplie. Un compromis technique qui fera ses preuves.

Microsoft joue finement sa partition commerciale. L’accord avec IBM autorise la vente de MS-DOS à d’autres fabricants. Cette stratégie établit MS-DOS comme standard de facto pour tous les PC compatibles IBM. Quand Windows 3.0 débarque en 1990, l’interface graphique s’appuie sur MS-DOS. Le succès est au rendez-vous.

MS-DOS 6.0 arrive en 1993 avec son lot de nouveautés : DoubleSpace pour compresser les disques, un antivirus intégré, un système de sauvegarde. Mais DoubleSpace pose problème. Des corruptions de données incitent Microsoft à publier la version 6.2, complétée de ScanDisk pour réparer les disques endommagés. L’année ne se termine pas en beauté : Stac Electronics attaque Microsoft pour violation de brevet sur l’algorithme de compression. Microsoft perd et doit retirer DoubleSpace. La version 6.22 sort en 1994 avec DriveSpace, utilisant un nouvel algorithme pour éviter tout litige.

Windows 95 sonne le glas de l’âge d’or de MS-DOS. Le système intègre MS-DOS 7.0 comme simple composant de démarrage et de compatibilité. Windows 98 et Me gardent encore MS-DOS, mais son influence s’amenuise. Windows XP, en 2001, ferme définitivement le chapitre, ne conservant qu’une compatibilité minimale pour faire tourner d’anciennes applications récalcitrantes.

Le système MS-DOS standardise l’univers PC en accompagnant l’éclosion d’un écosystème logiciel d’une richesse inouïe. Des traitements de texte aux tableurs, des bases de données aux jeux, tout un monde d’applications naît. Des entreprises comme Lotus, Borland ou WordPerfect bâtissent leur fortune sur cette plateforme.

MS-DOS démocratise l’informatique à sa manière. Son interface en ligne de commande, austère et exigeante, forme toute une génération d’utilisateurs. Apprendre MS-DOS, c’est comprendre la logique interne de la machine. Cette école de rigueur forge des compétences qui se révéleront précieuses avec l’arrivée des interfaces graphiques, car l’invite de commande Windows conserve nombre de commandes héritées de MS-DOS : DIR, COPY, DEL fonctionnent encore. Les concepts de gestion des fichiers, d’allocation mémoire et d’exécution des programmes établis à cette époque constituent toujours les fondements des systèmes actuels. DOSBox et d’autres émulateurs préservent cette histoire, permettant aux nostalgiques de retrouver leurs anciens logiciels.

MS-DOS est un jalon important de l’informatique personnelle. Ce système humble et efficace a rendu possible l’explosion du PC. Sans lui (et QDOS), l’histoire de Microsoft aurait pris un cours différent, et l’informatique grand public aurait peut-être emprunté d’autres chemins.