CP/M
En 1972, Gary Kildall, alors consultant pour Intel via sa société Microcomputer Applications Associates, développe PL/M, un langage de programmation destiné aux microprocesseurs Intel. Ce langage, dérivé du langage XPL utilisé pour l’écriture de compilateurs, constitue le premier langage de haut niveau spécifiquement conçu pour la programmation des microprocesseurs. Le premier programme substantiel écrit en PL/M fut un éditeur de texte pour le microprocesseur Intel 8008, qui deviendra plus tard l’éditeur ED de CP/M (Control Program for Microcomputers).
En 1974, Kildall perçoit le besoin d’un système d’exploitation pour exploiter les nouveaux lecteurs de disquettes 8 pouces de Shugart Associates. Cette année-là, le support de stockage dominant était la bande papier perforée, qui coûtait environ 100 fois plus cher que les disquettes à quantité de données équivalente. Kildall propose à Intel de développer un système d’exploitation complet incluant un éditeur, un assembleur et un chargeur, pour un montant de 20 000 dollars. Intel décline l’offre, mais fournit à Kildall le matériel nécessaire pour poursuivre son développement.
Le développement de CP/M s’effectue dans l’atelier situé derrière la maison de Kildall au 781 Bayview Avenue à Pacific Grove, Californie. Ne parvenant pas à réaliser seul l’interface électronique complexe entre le microprocesseur et le lecteur de disquettes, il fait appel à John Torode, un ami de l’université enseignant à Berkeley, qui conçoit le contrôleur nécessaire. C’est à l’automne 1974 que Kildall réussit à faire fonctionner CP/M pour la première fois, chargeant le système depuis une bande papier vers une disquette puis démarrant l’ordinateur depuis celle-ci.
L’une des innovations majeures de CP/M est sa conception modulaire séparant les fonctions dépendantes du matériel dans un composant distinct appelé BIOS (Basic Input/Output System). CP/M s’adapte ainsi facilement à différentes configurations matérielles en ne modifiant que le BIOS. Le reste du système, incluant le gestionnaire de fichiers et l’interpréteur de commandes, est identique quelle que soit la plateforme. Cette portabilité s’avère déterminante pour le succès commercial de CP/M.
En 1976, Gary et Dorothy Kildall fondent Digital Research Inc. (initialement nommée Intergalactic Digital Research) pour commercialiser CP/M. Les premières ventes s’effectuent depuis un bureau loué au 716 Lighthouse Avenue à Pacific Grove. Les disquettes CP/M sont vendues 70 dollars pièce, et le couple se rend quotidiennement à la poste pour récupérer les chèques résultant des publicités placées dans des magazines comme Byte et Dr. Dobb’s Journal.
Un accord de licence avec IMS Associates, Inc. en 1977 accroît considérablement la crédibilité de CP/M dans l’industrie, faisant de ce système un standard adopté par la plupart des fabricants d’ordinateurs personnels de l’époque, dont Altair, Amstrad, Kaypro et Osborne. En 1978, le chiffre d’affaires atteint 100 000 dollars par mois et Digital Research s’installe dans une maison victorienne au 801 Lighthouse Avenue. En 1980, l’entreprise emploie plus de 20 personnes et génère un chiffre d’affaires de 3,5 millions de dollars, soit cinq fois celui de Microsoft à cette période.
En 1980, Bill Gates, qui connaissait Kildall pour avoir discuté d’une possible fusion entre leurs entreprises, recommande Digital Research à IBM pour le système d’exploitation de son PC en cours de développement. Les négociations échouent sur des questions de confidentialité et de modèle commercial : IBM souhaite acheter CP/M sans redevances, tandis que Digital Research préfère un modèle par copie vendue. Microsoft saisit cette opportunité en achetant un clone de CP/M à Seattle Computer Products, renommé PC-DOS pour IBM et MS-DOS pour les autres constructeurs.
Face à cette situation, Kildall menace IBM d’un procès pour copie illégale de CP/M. IBM accepte de proposer CP/M-86 en option sur le PC, mais à 240 dollars contre 40 dollars pour PC-DOS. Cette différence de prix oriente massivement le marché vers PC-DOS/MS-DOS. Digital Research continue néanmoins à prospérer pendant quelques années, développant des systèmes d’exploitation multitâches pour l’ordinateur IBM PC-XT et introduisant des interfaces graphiques avant Apple et Microsoft.
Au milieu des années 1980, la domination de MS-DOS sur le marché des PC compatibles IBM affecte sérieusement l’activité de Digital Research. Gary Kildall, qui n’appréciait guère la gestion d’une grande entreprise, vend Digital Research à Novell en 1991. Les actifs sont ensuite revendus à Caldera en 1996, qui utilisera la propriété intellectuelle de DRI dans un procès contre Microsoft.
CP/M a connu des évolutions majeures. MP/M (Multi-Programming Monitor) ajoute des capacités multitâches et multi-utilisateurs. CP/NET, introduit en 1980, connecte des ordinateurs CP/M à des serveurs MP/M via divers protocoles réseau. Une version 16 bits, CP/M-86, est développée pour les processeurs Intel 8086/8088. Mais c’est la version 8 bits qui connaît le plus grand succès, avec environ 200 000 installations sur plus de 3000 configurations matérielles différentes.
CP/M établit des concepts fondamentaux comme la séparation entre le système d’exploitation et le matériel via le BIOS, l’utilisation de commandes standardisées, et la gestion de fichiers sur disque. Ces principes influencent directement la conception de MS-DOS et, par extension, l’évolution des systèmes d’exploitation personnels. En 1995, la Software and Information Industry Association décerne à Gary Kildall un prix pour l’ensemble de sa carrière, citant huit contributions majeures à l’industrie des micro-ordinateurs. En 2014, l’IEEE installe une plaque commémorative devant l’ancien siège de Digital Research, reconnaissant CP/M comme une étape importante dans l’histoire de l’informatique personnelle.
Le succès de CP/M illustre l’importance des standards ouverts et de la compatibilité logicielle dans le développement de l’industrie informatique. En permettant le développement d’un écosystème de logiciels indépendants du matériel, CP/M contribue à transformer les micro-ordinateurs d’outils spécialisés en plateformes généralistes accessibles à tous. Cette standardisation favorise l’émergence d’un marché du logiciel indépendant, préfigurant le modèle économique dominant de l’industrie informatique personnelle.