Tandy TRS-80
En 1976, dans les bureaux de Tandy Radio Shack à Fort Worth au Texas, Don French nourrit une idée audacieuse. Cet homme, passionné d’informatique et cadre dans cette entreprise qui compte près de 3 500 magasins d’électronique aux États-Unis, veut convaincre son président Lew Kornfield de se lancer dans la vente d’ordinateurs en kit. L’idée paraît folle : vendre un produit à 199$ dans des magasins habitués à écouler des marchandises autour de 30$. Les dirigeants se montrent sceptiques. Mais les temps changent. Les ventes de CB, ces postes radio Citizen Band qui faisaient la fortune de l’enseigne, commencent à s’essouffler. L’entreprise a besoin d’un nouveau souffle, d’un produit capable de maintenir ses marges. Le projet de French obtient finalement le feu vert.
Le printemps 1976 voit French et ses collègues se rendre chez National Semiconductor. Là, ils rencontrent Steve Leininger, concepteur de puces et membre du célèbre Homebrew Computer Club. Sollicité d’abord comme simple consultant, Leininger finit par accepter un poste chez TRS. L’homme va bouleverser le projet initial. Alors que les kits dominent le marché face aux systèmes assemblés beaucoup plus chers, il pousse TRS vers la seconde option. Son pari : proposer un ordinateur entièrement monté pour 399,95$. Avec le moniteur, l’ensemble atteindrait 599,95$. Le prix se maintient suffisamment bas pour séduire les dirigeants.
La prudence est de mise chez Tandy. Don French l’a confirmé : seulement 3 500 unités sont produites initialement, soit exactement le nombre de magasins Radio Shack. La logique semble évidente : si l’aventure tourne mal, les machines serviront dans les points de vente. Le 3 août 1977, l’hôtel Warwick de New York accueille la présentation officielle du TRS-80. La conférence de presse passe presque inaperçue. Deux jours plus tard, la chance sourit à l’entreprise : la présence du TRS-80 au Personal Computer Faire de Boston décroche un article en première page de l’Associated Press.
French découvre à son retour que son bébé a pris des proportions inattendues. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 250 000 unités vendues pour ce premier modèle. Le prix attractif face à la concurrence d’Apple ou de Commodore n’explique pas tout. Radio Shack bénéficie d’un atout : sa notoriété et ses quelque 5 000 magasins et franchises en 1977. N’importe qui peut désormais voir et tester un TRS-80 dans un centre commercial ou une rue commerçante. L’ordinateur sort du cercle des passionnés pour toucher le grand public.
Les entreprises commencent à s’intéresser au TRS-80, mais la première génération montre vite ses limites. Face à des machines comme l’IBM 5110, elle manque de puissance et d’espace de stockage. Tandy riposte en juin 1979 lors de la National Computer Conference à New York avec le TRS-80 Model II. Attention, ce n’est pas un successeur du Model I, qui prend alors ce nom. La publicité de Radio Shack le martèle : il s’agit d’une machine différente, autrement plus chère avec un prix de base à 3 490$ incluant un lecteur de disque. Le processeur Z80 passe de 1,77 à 4 MHz, la mémoire grimpe de 4K extensible à 16K vers 32K extensible à 48K, les graphiques gagnent en résolution. Fini le lecteur de cassettes, place à un TRSDOS spécifique et un BASIC renforcé.
Juillet 1980 marque l’arrivée du TRS-80 Model III, véritable héritier du Model I. Les interférences électromagnétiques des premiers ordinateurs personnels poussent la FCC à durcir ses directives. Le Model I tire sa révérence en 1981. Comme son grand frère Model II, le Model III intègre tout dans un seul boîtier : moniteur, clavier, lecteur de disque. Cette conception réduit les parasites radio et séduit les établissements scolaires, moins exposés au vol qu’avec des éléments séparés. Le processeur Z80 atteint 2,0 MHz et embarque un ROM BASIC 2 plus performant. L’architecture préserve une large compatibilité avec le Model I, mais TRSDOS 1.3 est spécifique au Model III. Un modèle complet coûte 2 495$ en 1980, la version d’entrée de gamme s’affichant à 699$.
Avril 1983 voit naître le TRS-80 Model 4. Échaudés par les problèmes de compatibilité entre Model I et Model III, les développeurs misent sur une compatibilité totale avec le prédécesseur. Le monde informatique salue cette décision, mais déplore l’absence de logiciels natifs. Le Model 4 franchit un cap : horloge à 4 MHz, 64K de RAM avec possibilité d’ajouter 64K supplémentaires, écran 80x24 avec vidéo inverse, TRSDOS 6 avec Microsoft BASIC et compatibilité CP/M. La configuration de base avec lecteur de cassette 16K démarre à 999$, le modèle complet avec 64K et deux lecteurs de disquettes culmine à 1 999$. Deux versions limitées suivront, mais les configurations originales tiendront jusqu’en 1991.
Le triomphe du TRS-80 s’explique de différentes façons. D’abord, cette disponibilité immédiate dans le vaste réseau Radio Shack. Ensuite, une approche pédagogique remarquable avec le manuel du Level I BASIC, d’une clarté exemplaire. La conception modulaire séduit aussi : chacun peut faire évoluer sa machine selon ses moyens et ses besoins. Radio Shack assure le service après-vente, gage de confiance. L’entreprise développe tout un écosystème : périphériques variés, logiciels du jeu aux applications professionnelles (comptabilité, gestion des stocks). Plus de 100 000 systèmes trouvent preneur, hissant le TRS-80 parmi les premiers ordinateurs personnels largement diffusés.
L’impact sur l’informatisation des petites entreprises, des écoles et des foyers américains se révèle considérable. Le TRS-80 démocratise l’accès aux ordinateurs bien au-delà des cercles de spécialistes et de professionnels. Il incarne cette mutation du marché de la micro-informatique entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, ce passage d’un marché de niche vers le grand public et le monde professionnel.