ANNÉES 1970

Commodore P.E.T

En 1977, quand Commodore International dévoile son Personal Electronic Transactor, l’informatique domestique n’existe pratiquement pas. Les ordinateurs demeurent l’apanage des universités, des entreprises et de quelques passionnés capables d’assembler des kits complexes. Jack Tramiel, le patron de Commodore, flaire pourtant une opportunité. Les microprocesseurs voient leurs prix s’effondrer, et il imagine un appareil différent : un ordinateur complet, prêt à l’emploi, dans un seul boîtier.

Le P.E.T tranche avec tout ce qui existe alors. Fini les composants éparpillés sur plusieurs cartes, fini l’écran de télévision bricolé et le magnétophone détourné de sa fonction première. Commodore intègre tout : processeur, mémoire, écran monochrome de 9 pouces, clavier et lecteur de cassettes. Cette approche révèle une vision commerciale astucieuse. Là où d’autres fabricants s’adressent aux bricoleurs électroniques, Tramiel vise directement les futurs utilisateurs ordinaires.

Le cœur de la machine bat au rythme d’un processeur MOS Technology 6502 cadencé à 1 MHz. Ce choix technique, loin d’être anodin, s’appuie sur les qualités reconnues de ce composant : architecture simple, coût réduit et performances honorables. La mémoire RAM de 4 Ko représente un compromis raisonnable entre fonctionnalité et prix de revient. D’ailleurs, Commodore propose des versions étoffées à 8, 16 et 32 Ko.

Microsoft BASIC trône en mémoire morte, transformant instantanément le P.E.T en machine programmable dès sa mise sous tension. Cette version du langage, adaptée aux spécificités de l’ordinateur, intègre des commandes dédiées aux périphériques et aux capacités graphiques rudimentaires de l’écran. L’utilisateur a la possibilité de taper immédiatement ses premières lignes de code ou charger un programme depuis une cassette.

Car le stockage pose problème. Le Datasette de Commodore, dérivé d’un magnétophone classique, se révèle d’une lenteur exaspérante. Charger un programme de quelques kilo-octets nécessite de longues minutes d’attente, ponctuées de bips et de couinements caractéristiques. Pourtant, cette solution demeure la seule économiquement viable pour démocratiser l’accès à l’informatique. Les lecteurs de disquettes coûtent encore trop cher pour équiper massivement les foyers.

Les premiers utilisateurs découvrent les limites du clavier d’origine. Commodore a repris le principe des calculatrices de poche, avec des touches plates et rapprochées qui rendent la frappe pénible. Les protestations fusent, et la firme américaine rectifie le tir en proposant un clavier complet sur les modèles suivants. Cette réactivité face aux critiques témoigne d’une écoute attentive du marché.

L’écran du P.E.T affiche 40 colonnes sur 25 lignes en caractères verts sur fond noir. Pas de couleurs, pas de sprites animés comme sur les futures machines de jeu. Mais cette sobriété cache des possibilités insoupçonnées. Les programmeurs détournent ingénieusement les caractères semi-graphiques pour dessiner des formes, créer des interfaces rudimentaires ou concevoir des jeux d’action. Le P.E.T dispose aussi d’un mode haute résolution optionnel, le Visible Memory de MTU, qui autorise le contrôle individuel de chaque point à l’écran.

Dans les écoles, le P.E.T trouve sa place. Sa robustesse, son fonctionnement fiable et son prix abordable en font l’outil idéal pour initier les élèves à l’informatique. Des générations d’étudiants apprennent leurs premiers rudiments de programmation sur ces machines vertes et blanches. L’interface IEEE-488, héritée du monde de l’instrumentation scientifique, permet de connecter des appareils de mesure professionnels, étendant l’usage du P.E.T aux laboratoires et centres de recherche.

La communauté des utilisateurs s’organise spontanément. Le P.E.T User Group voit le jour en 1978 et fédère des milliers de membres à travers le monde. Publications spécialisées, échanges de programmes sur cassette, rencontres régionales : un écosystème vivant se développe autour de la machine. Cette dynamique collective compense les limitations techniques par une créativité débordante.

Des développeurs indépendants créent des applications remarquables. VisiCalc, le premier tableur grand public, trouve dans le P.E.T une plateforme de choix pour séduire les petites entreprises et les professions libérales. Des jeux sophistiqués, des logiciels de gestion, des outils éducatifs enrichissent progressivement le catalogue disponible. Cette diversité logicielle transforme le P.E.T d’ordinateur de programmation en véritable outil de productivité.

Commodore tire les leçons de cette expérience pionnière. Les succès et les échecs du P.E.T nourrissent directement la conception du VIC-20 puis du légendaire Commodore 64. L’approche tout-en-un validée, l’importance du facteur prix confirmée, la nécessité d’un écosystème logiciel étoffé comprise : autant d’enseignements qui guideront les futures créations de l’entreprise californienne.

Le P.E.T s’éteint progressivement au début des années 1980, supplanté par des machines plus puissantes et moins chères. Cette machine prouve qu’un ordinateur personnel peut séduire au-delà du cercle des initiés. Elle trace les contours d’un marché nouveau où la technique cède le pas à l’usage, où la complexité s’efface derrière la simplicité d’emploi. Le P.E.T fascine les collectionneurs et les historiens de l’informatique. Non pas pour ses performances, dépassées depuis longtemps, mais pour ce qu’il représente : un des premiers pas vers la démocratisation de l’ordinateur personnel.