ANNÉES 1980

Commodore VIC-20

En 1980 près de Londres, Jack Tramiel convoque ses équipes pour une réunion qui changera la donne. Le patron de Commodore exprime une préoccupation qui le hante : « Les Japonais arrivent, alors nous allons devenir les Japonais ». Cette phrase lapidaire résume toute la philosophie qui va présider à la naissance du VIC-20.

Tramiel voit loin. Son empire Commodore règne certes en Europe, mais aux États-Unis, Apple et Radio Shack gardent une longueur d’avance. Plus inquiétant, Texas Instruments grignote ses positions sur le marché des calculatrices. Le dirigeant redoute par-dessus tout que les constructeurs japonais débarquent avec des machines subventionnées qui lamineraient la concurrence. Sa réponse ? Créer un ordinateur personnel couleur accessible au grand public, une machine qui viendrait compléter la gamme des PET déjà établie.

Cette vision audacieuse s’appuie sur un élément technique oublié depuis deux ans dans les tiroirs de MOS Technology. En 1978, Alan Charpentier avait conçu le VIC (Video Interface Chip) pour séduire les fabricants de bornes d’arcade. L’accueil avait été froid, et la puce dormait depuis. Mais voilà qu’elle trouve enfin sa vocation dans ce projet d’ordinateur grand public.

Mike Tomczyk débarque en avril 1980 comme assistant de Tramiel. En quelques semaines, cet homme énergique incarne l’âme du projet VIC-20, au point de mériter le surnom de « VIC Czar ». En visitant l’Allemagne et le Japon en un mois, il fonde son programme pour restructurer le marketing.

Pendant ce temps, deux équipes rivalisent d’ingéniosité. Robert Yannes, qui créera plus tard la fameuse puce sonore SID, bricole chez MOS Technology un premier prototype avec des composants de PET et un boîtier de calculatrice. Sa vision pencherait plutôt vers une console de jeux sophistiquée. De leur côté, Bill Seiler et John Feagans assemblent un autre prototype en mélangeant différents éléments. Ils ajoutent un port joystick à 9 broches et un connecteur cartouche inspiré de l’Atari 2600, mais insistent surtout pour intégrer le BASIC. Leur conviction : un ordinateur doit permettre de programmer, pas seulement de jouer.

Le prototype final marie ces deux visions. La machine qui en résulte tient ses promesses techniques : un processeur MOS 6502A tournant à environ 1 MHz, 5 Ko de RAM dont 3,5 Ko exploitables, des connecteurs pour cassette et disque, un port joystick, un port utilisateur polyvalent et quatre canaux audio mono générés par la puce VIC. L’ensemble tient dans un boîtier compact aux lignes épurées.

Commodore teste d’abord ses armes au Japon. En octobre 1980, le VIC-1001 sort à 69 800 yens. Tout en rodant la production, cette stratégie d’observation de la réaction des constructeurs nippons s’avère payante. En mai 1981, le VIC-20 débarque aux États-Unis à 299,95 dollars, et au Royaume-Uni en septembre à 199,99 livres sterling.

Tomczyk déploie alors sa stratégie marketing. Il dépose l’expression « the friendly computer » et contourne les revendeurs spécialisés pour investir les grandes surfaces. Cette approche place délibérément le VIC-20 en concurrence avec les consoles de jeux, mettant en avant ses capacités d’ordinateur personnel. La documentation reflète cette philosophie : le manuel privilégie la simplicité et laisse les subtilités techniques au Guide de Référence du Programmeur.

William Shatner, l’inoubliable capitaine Kirk de Star Trek, prête son visage charismatique à la campagne publicitaire. Ses apparitions télévisées marquent les esprits et donnent au VIC-20 une notoriété inespérée. Les résultats suivent. En 1982, les usines Commodore produisent jusqu’à 9 000 unités par jour pour satisfaire une demande qui explose. Le chiffre d’affaires atteint 300 millions de dollars.

L’écosystème logiciel s’étoffe à vitesse grand V. Les jeux dominent naturellement, avec des créations marquantes comme Jelly Monsters, adaptation non autorisée mais réussie de Pac-Man, ou Sword of Fargoal qui exploite habilement les capacités de la machine. Jeff Minter, futur gourou du jeu indépendant, signe ses premières œuvres sur VIC-20 avec Matrix et Laser Zone. Le VICModem, premier modem vendu sous la barre des 100 dollars, ouvre les portes du réseau CompuServe via le Commodore Information Network. Les cartouches de 3, 8 ou 16 Ko étendent la mémoire jusqu’à 32 Ko et multiplient les possibilités.

Le succès dépasse toutes les espérances. Le VIC-20 est le premier ordinateur personnel à franchir le cap du million d’unités vendues. Cette performance historique témoigne de la justesse de la vision de Tramiel : l’ordinateur domestique peut séduire bien au-delà du cercle des passionnés.

Pourtant, ce triomphe porte le germe de sa propre fin. En août 1982, Commodore lance le Commodore 64, machine plus puissante qui cannibalise les ventes de son petit frère. La production du VIC-20 s’arrête fin 1984, et les derniers exemplaires disparaissent des rayons début 1985. Environ 2,5 millions d’unités auront trouvé preneur en quatre années d’existence commerciale, performance remarquable mais éclipsée par la longévité du C64 ou du ZX Spectrum.

Cette disparition prématurée ne diminue en rien l’héritage du VIC-20. La machine finance le développement du Commodore 64, prépare l’acquisition de l’Amiga et établit les codes de l’informatique domestique des années 1980. Sa conception influence durablement l’industrie : compatibilité des périphériques, importance de l’ergonomie, démocratisation assumée. Toute une génération de programmeurs fait ses armes sur cette machine, notamment au Royaume-Uni où elle catalyse la créativité.

Une communauté passionnée maintient la flamme et de nouveaux programmes voient régulièrement le jour, comme Astro Nell ou Game Theory, qui révèlent des capacités insoupçonnées malgré les contraintes matérielles. Ces créations récentes témoignent de la justesse du concept initial : un ordinateur simple et accessible qui libère la créativité plutôt qu’il ne l’entrave.