WordPerfect
L’été 1979, Alan Ashton, professeur d’informatique à l’université Brigham Young, décide de consacrer ses vacances à un projet qui lui tient à cœur : créer un logiciel qui affiche le texte exactement comme il apparaîtra sur le papier. À l’époque, les systèmes existants fonctionnaient avec des codes de mise en forme disgracieux qui polluaient l’affichage. Dans son laboratoire d’Orem, Utah, Ashton pose les premières pierres de ce qui deviendra l’un des succès les plus retentissants de l’informatique personnelle.
Bruce Bastian, ancien chef d’orchestre de l’université reconverti dans l’informatique, apporte son expertise technique au projet. Ensemble, ils développent SSI*WP, l’acronyme de Satellite Software International Word Processor. Le choix du nom révèle leurs ambitions : ils veulent dépasser les frontières géographiques traditionnelles du logiciel.
La commercialisation débute en 1980 avec un prix, qui fait réfléchir, de 5 500 dollars pour une licence destinée aux ordinateurs Data General. Le marché réagit avec prudence. Les ventes restent modestes mais suffisantes pour que la petite équipe garde le contrôle de son destin. Don Owens rejoint l’aventure comme responsable commercial et commence à tisser un réseau de revendeurs. Pete Peterson, ancien comptable, prend en charge les aspects financiers en 1981. Cette équipe fondatrice va se diviser sur une question : faut-il accepter des investissements externes pour accélérer la croissance ?
Owens plaide pour une levée de fonds qui donnerait les moyens d’une expansion rapide. Ashton et Bastian préfèrent une approche plus prudente, quitte à progresser plus lentement. Ces visions incompatibles créent des tensions qui explosent en 1982 avec le départ d’Owens. Rétrospectivement, ce choix de l’indépendance financière s’avérera déterminant pour la suite.
L’arrivée du PC IBM bouleverse la donne. Cette machine démocratise l’informatique personnelle et ouvre des perspectives inouïes. WordPerfect sort sa première version pour PC à la fin 1982. Le logiciel tranche avec la concurrence par sa stabilité remarquable et son ergonomie soignée. Les plantages sont rares, les fonctionnalités nombreuses. La correction orthographique intégrée fait sensation, tout comme la gestion native des notes de bas de page.
La version 4.2, lancée en 1986, propulse WordPerfect vers des sommets inattendus. Plus de la moitié des utilisateurs de traitement de texte choisissent désormais cette solution. Ce succès ne doit rien au hasard. L’entreprise, rebaptisée WordPerfect Corporation, révolutionne les codes du secteur en proposant un support technique gratuit par téléphone. Cette innovation commerciale bouleverse les habitudes : jusqu’alors, obtenir de l’aide coûtait cher et prenait du temps.
L’interface utilisateur de WordPerfect cultive sa différence. Les touches de fonction remplacent les menus déroulants qui équipent déjà d’autres logiciels. Un petit gabarit en carton, posé sur le clavier, rappelle les raccourcis disponibles. Cette approche déroute au début mais révèle vite ses avantages. Grâce à la fonction « Reveal Codes », qui dévoile tous les codes de formatage cachés dans le document, l’efficacité des utilisateurs aguerris redouble. Les avocats et notaires s’entichent de cette transparence qui leur garantit un contrôle total sur la mise en forme de leurs actes.
La croissance de l’entreprise défie l’entendement. De 11 employés en 1981, elle passe à plus de 4 500 en 1992. Le chiffre d’affaires atteint 533 millions de dollars en 1991. Cette expansion fulgurante génère des débats internes sur l’organisation. Peterson défend une structure plate, avec peu de niveaux hiérarchiques, tandis que d’autres dirigeants réclament un management plus classique. Ces désaccords provoquent le départ de Peterson en 1992, privant l’entreprise d’une vision organisationnelle cohérente.
Microsoft Windows 3.0 arrive en 1990. Cette interface graphique moderne séduit les utilisateurs par sa convivialité. WordPerfect commet alors une erreur stratégique majeure : l’entreprise tarde à adapter son logiciel à cet environnement, restant attachée au mode texte de MS-DOS. Microsoft Word for Windows profite de ce retard pour s’imposer. Intégré dans la suite Office, il bénéficie d’une cohérence visuelle et fonctionnelle que WordPerfect peine à rattraper.
Quand WordPerfect for Windows sort enfin en 1991, le mal est fait. Le logiciel souffre de problèmes de performance et d’ergonomie. Les utilisateurs, séduits par la modernité de l’interface graphique, basculent massivement vers la solution de Microsoft. Cette transition marque le début du déclin pour WordPerfect.
Novell rachète WordPerfect Corporation en 1994 pour 1,4 milliard de dollars. Cette acquisition pharaonique tourne au désastre. Le géant des réseaux informatiques ne comprend rien au marché du traitement de texte. Les ventes s’effondrent face à l’hégémonie grandissante de Microsoft Office. Deux ans plus tard, Corel récupère WordPerfect pour seulement 158 millions de dollars, soit près de dix fois moins que le prix d’achat initial.
Cette chute spectaculaire illustre la brutalité des retournements dans l’industrie logicielle. WordPerfect dominait son marché grâce à l’excellence technique et un service client irréprochable. Mais l’entreprise n’a pas su anticiper l’importance de l’interface graphique. Elle a sous-estimé la force de frappe de Microsoft, qui contrôlait à la fois le système d’exploitation et pouvait imposer sa suite bureautique comme standard de fait.
WordPerfect conserve une base d’utilisateurs fidèles, concentrée dans le monde juridique. Les professionnels du droit apprécient toujours sa précision dans le formatage des documents complexes. La fonction « Reveal Codes » est unique en son genre et justifie à elle seule la fidélité de certains utilisateurs.
Avec WordPerfect, l’entreprise a imposé le support client gratuit comme norme industrielle. Ses innovations en matière d’affichage WYSIWYG et de correction orthographique ont inspiré tous ses successeurs. En informatique, le leadership technique ne suffit pas : il faut aussi savoir s’adapter aux ruptures technologiques et comprendre les attentes changeantes des utilisateurs. L’industrie du logiciel est impitoyable. Une entreprise peut dominer un marché pendant des années puis sombrer en quelques mois si elle manque un virage technologique.