WordStar
En mai 1978, Seymour Rubinstein claque la porte d’IMSAI Manufacturing Corporation. Un désaccord avec Bill Millard vient de briser sa carrière de directeur marketing. Deux semaines plus tôt, Rob Barnaby, programmeur de talent, avait déjà quitté le navire. Rubinstein le retrouve et lui lance une proposition simple : créer ensemble des logiciels pour ces micro-ordinateurs qui commencent à sortir des garages californiens.
Juin 1978 voit naître MicroPro International Corporation. Le nom traduit l’ambition de Rubinstein : développer des programmes « PROfessionnels » pour les « MICRO-ordinateurs ». Les premiers fruits arrivent dès septembre avec WordMaster et SuperSort. WordMaster reprend les idées d’un éditeur de texte que Barnaby avait développé chez IMSAI, entièrement réécrit pour tourner sur CP/M. SuperSort s’inspire des utilitaires de tri d’IBM 360. Ces deux programmes rapportent 10 700 dollars dès septembre 1978, de quoi voir l’avenir avec confiance.
Mais les revendeurs réclament autre chose : un vrai traitement de texte qui gère directement l’impression. Début 1979, Barnaby se lance dans un tour de force technique. En six mois, il écrit plus de 137 000 lignes de code assembleur. IBM aurait estimé ce travail à 42 années-homme. La première version de WordStar sort en juin 1979.
Le logiciel bouscule les habitudes. Pour la première fois, l’écran montre ce qui sortira sur papier. WordStar intègre une aide qui s’adapte aux gestes de l’utilisateur, guide ses pas sans l’encombrer. Les dactylographes retrouvent leurs marques : toutes les commandes restent accessibles au clavier, et les sauts de page s’affichent à l’écran, un luxe inouï.
Le succès dépasse toutes les espérances. MicroPro grimpe de 500 000 dollars en 1979 à 1,8 million en 1980, puis 5,2 millions en 1981. L’arrivée du capital-risqueur Fred Adler en 1981 transforme l’entreprise. Une vraie force de vente se met en place. Le chiffre d’affaires bondit à près de 25 millions de dollars, avec une perte d’un million sur l’exercice. En 1982, les revenus atteignent 45 millions.
Rubinstein voit grand et vise l’international. Il installe un siège européen à Zoug, en Suisse, histoire de profiter d’une fiscalité clémente. Des bureaux s’ouvrent en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, au Japon. WordStar se décline en 42 langues. Le monde entier découvre ce traitement de texte futuriste.
WordStar hérite de la philosophie des éditeurs de texte plutôt que de celle des machines à écrire. Le texte est désormais un flux continu, non plus une succession de pages. Les commandes de formatage s’insèrent directement dans le document via des caractères spéciaux, méthode venue tout droit de la programmation. Cette approche séduit universitaires et écrivains qui manipulent de longs manuscrits.
En janvier 1984, Rubinstein s’effondre, victime d’une crise cardiaque, alors que l’entreprise prépare son introduction en bourse. Les avocats de la société le persuadent de signer des documents qui le dépossèdent du contrôle. H. Glen Haney prend les rênes et écarte progressivement le fondateur.
La nouvelle direction accumule les maladresses. WordStar 2000 sort en totale incompatibilité avec la version originale, semant la confusion chez les utilisateurs fidèles. La publicité pour WordStar disparaît pendant trois ans. Le réseau de 1 500 revendeurs se voit sacrifié au profit de quelques gros distributeurs. Les ventes dégringolent de 72 à 40 millions de dollars.
WordPerfect débarque en 1980 en combinant édition et formatage dans un affichage unique. Microsoft Word arrive en 1983 avec l’approche inédite que chaque caractère est une entité indépendante dotée de ses propres attributs. Cette méthode, d’abord plus lente, prendra tout son sens avec l’émergence des interfaces graphiques.
Les années 1990 sonnent le glas de WordStar. Le passage à Windows se fait mal. Le logiciel passe de main en main, racheté par des sociétés spécialisées dans la distribution de programmes à bas prix, et enfin par The Learning Company. Corel obtient une licence mais préfère WordPerfect qu’il vient d’acquérir. WordStar survit grâce à quelques groupes d’utilisateurs nostalgiques.
Pourtant, l’héritage demeure immense. WordStar a prouvé qu’un micro-ordinateur pouvait rivaliser avec les machines à écrire professionnelles. Ses innovations d’interface ont inspiré toute une génération de logiciels. Il a contribué à structurer l’industrie du logiciel en créant les contrats de licence utilisateur et en développant la distribution internationale.