TeX
Donald Knuth reçoit un jour les épreuves du second volume de The Art of Computer Programming. Nous sommes en 1977, et le résultat le déçoit au point de l’amener à tout arrêter. La composition typographique de ses formules mathématiques lui paraît si médiocre qu’il décide de créer son propre système plutôt que de continuer l’écriture de ses livres. L’industrie de l’imprimerie traverse un bouleversement technique : elle abandonne la composition au plomb, où chaque caractère était coulé dans le métal puis assemblé à la main, pour adopter la photocomposition. Cette nouvelle méthode coûte moins cher et va plus vite, certes, mais Knuth n’accepte pas la baisse de qualité qui l’accompagne.
L’informaticien de Stanford consacre son année sabbatique 1977-1978 à développer TeX. Il ne se contente pas d’écrire un simple programme de mise en page : il conçoit un système complet avec son langage de description de documents et son format de sortie DVI, indépendant de l’imprimante utilisée. Ses premiers essais ont lieu sur un ordinateur DEC PDP-10, en langage SAIL. Frank Liang et Michael Plass, ses étudiants, testent les prototypes successifs et participent activement au développement.
TeX redéfinit l’art de la composition par ses algorithmes sophistiqués. Frank Liang met au point un système de césure qui s’adapte aux différentes langues, tandis que Michael Plass aide Knuth à concevoir la justification des paragraphes. L’innovation technique réside dans le concept de « boîtes et ressorts » : TeX gère les espaces entre les éléments comme des ressorts virtuels qui se compriment ou s’étirent selon les besoins. Cette approche produit une justification d’une qualité inégalée.
Knuth accompagne TeX d’un second système : METAFONT. Plutôt que de dessiner le contour des lettres comme le feront plus tard PostScript et TrueType, METAFONT programme les caractères en simulant les mouvements d’une plume. Cette méthode paramétrique génère des familles entières de polices en modifiant quelques variables. Les polices Computer Modern, créées avec cet outil, marquent visuellement tous les documents TeX depuis quarante ans.
En 1982, la réécriture en Pascal donne naissance à TeX82. Ce changement de langage améliore la portabilité et sert de base à toutes les versions ultérieures. Knuth adopte alors une gestion des versions originale : les numéros tendent vers π pour TeX et vers e pour METAFONT. Cette approche mathématique reflète sa volonté de stabiliser définitivement le système. Il s’engage à ne corriger que les bogues graves, garantissant qu’un document produira toujours un résultat identique, même des décennies plus tard.
L’American Mathematical Society fait confiance à TeX pour ses publications. Cette adoption par une institution de référence contribue à sa diffusion dans les universités du monde entier. Leslie Lamport comprend que le système de Knuth est trop complexe pour beaucoup d’utilisateurs. En 1984, il crée LaTeX, une couche de commandes simplifiées qui cache la complexité technique derrière une interface logique. L’auteur se concentrer désormais sur la structure de son document plutôt que sur sa mise en forme, et le succès dépasse celui du TeX « plain ».
Knuth réinvente aussi la documentation logicielle. Il développe spécialement pour TeX les principes de la programmation littéraire, mêlant code et explications dans un seul document. Cette approche produit une documentation exceptionnellement complète qui aide d’autres programmeurs à comprendre et modifier le système. Une communauté d’utilisateurs naît autour de TeX. Le TeX Users Group voit le jour en 1980 et publie TUGboat, une revue technique qui accompagne l’évolution du système.
TeX reste l’outil de référence des scientifiques. Les mathématiciens, physiciens et informaticiens l’utilisent massivement pour rédiger leurs articles. Des extensions comme pdfTeX, XeTeX et LuaTeX ont ajouté de nouvelles fonctions sans altérer la qualité typographique originale. Paradoxalement, les innovations de Knuth n’ont jamais été reprises par les logiciels grand public. Microsoft Word ou LibreOffice Writer proposent une composition bien inférieure malgré la puissance des ordinateurs actuels.
L’histoire de TeX montre à quel point l’exigence de qualité d’un seul homme permet de changer une discipline entière. Elle démontre l’importance de l’ouverture du code source et d’une documentation exemplaire pour la survie d’un logiciel. Dans un monde où les technologies se succèdent à un rythme effréné, TeX traverse les décennies en gardant toute sa pertinence. Knuth avait prévu de passer quelques mois sur ce projet personnel. Près d’un demi-siècle plus tard, son œuvre continue de composer les plus beaux textes mathématiques ou littéraires de la planète.