ANNÉES 1970

dBASE

Au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, dans les années 1970, Wayne Ratliff ne se doutait probablement pas qu’il allait écrire une page de l’histoire des bases de données personnelles. Son système JPLDIS, conçu pour traiter les informations du laboratoire spatial, allait devenir l’ancêtre de l’un des logiciels les plus marquants de l’informatique personnelle.

Ratliff transforme son travail initial en un produit qu’il baptise Vulcan et qu’il vend par petites annonces dans la presse spécialisée. L’aventure commerciale prend une autre dimension quand Ashton-Tate décide de distribuer le logiciel sous un nouveau nom : dBASE II. Cette dénomination, qui évite astucieusement la version I, suggère d’emblée la maturité d’un produit déjà éprouvé. Le stratagème fonctionne parfaitement. Sur les micro-ordinateurs 8 bits tournant sous CP/M, dBASE II s’impose comme la référence incontournable pour gérer les données.

Ce qui distingue dBASE des autres outils, c’est son approche globale. Là où ses concurrents proposent des fonctions isolées, dBASE offre un véritable environnement de travail intégré. Une fois lancé, l’utilisateur accède à un univers complet : création de tables, manipulation de données, recherche d’informations, exportation vers d’autres formats. Le logiciel va plus loin en proposant un langage de programmation pour automatiser les tâches répétitives ou de construire des interfaces sur mesure.

Cette intégration pousse le concept jusqu’à inclure un éditeur de texte, des outils de gestion de fichiers et la possibilité d’interagir directement avec le système d’exploitation. Tout se passe dans un seul environnement, sans avoir à jongler entre différents programmes. L’interface en ligne de commande, reconnaissable à son fameux point d’invite, est de plus en plus familière aux utilisateurs qui apprennent à dialoguer directement avec leurs données.

L’architecture technique repose sur une organisation logique des informations. Les tables de données, stockées dans des fichiers .dbf, structurent les informations en colonnes et lignes selon le modèle relationnel classique. Le système s’appuie sur différents types de fichiers : index pour accélérer les recherches, mémoire pour les calculs temporaires, formats de rapport pour la présentation, formats d’écran pour l’interaction, programmes pour l’automatisation.

dBASE III marque une rupture technique importante. La maintenance et l’évolution du code sont facilitées à la suite de l’abandon de l’assembleur au profit du langage C par Ashton-Tate. Cette version introduit la gestion des dates et augmente sensiblement les capacités de traitement. dBASE III Plus, commercialisé en 1986, franchit un nouveau palier avec des menus déroulants inspirés de Framework, des performances doublées et le support natif du multi-utilisateurs.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un nombre illimité de fichiers, jusqu’à un milliard d’enregistrements par fichier, 128 champs maximum par enregistrement, 4 Ko par enregistrement. Les tests montrent que le tri s’effectue deux fois plus vite qu’avec la version précédente, tandis que l’indexation gagne un facteur dix. La compatibilité s’étend à PFS :FILE, Lotus 1-2-3, VisiCalc DIF, MultiPlan et aux fichiers ASCII standard.

L’aspect réseau prend une importance particulière. dBASE III Plus intègre directement les fonctionnalités multi-utilisateurs sans surcoût. Le verrouillage automatique des enregistrements et fichiers évite la corruption des données lors d’accès simultanés. Huit niveaux de protection par mot de passe sécurisent l’accès aux informations sensibles. Le chiffrement et déchiffrement des données s’effectuent automatiquement au niveau de chaque poste de travail.

Pourtant, vers la fin des années 1980, la machine commence à gripper. Le départ de Wayne Ratliff d’Ashton-Tate en 1988 prive l’entreprise de son créateur originel, alors que la concurrence s’intensifie avec l’arrivée de produits comme FoxBASE et Clipper, souvent plus performants et moins chers. Les problèmes judiciaires s’accumulent : Ashton-Tate perd plusieurs procès pour violation de droits d’auteur, n’ayant jamais divulgué que dBASE descendait directement de JPLDIS.

Contrairement à WordStar qui avait su rappeler ses fondateurs lors de difficultés similaires, Ashton-Tate persiste dans une stratégie qui s’avère perdante. Le marché se réorganise autour de nouveaux acteurs : Borland absorbe Ashton-Tate, Microsoft acquiert Fox (l’éditeur de FoxBASE), Computer Associates rachète Nantucket (créateur de Clipper).

Après son départ, Wayne Ratliff développe Emerald Bay, un nouveau produit qui présente des ressemblances troublantes avec Microsoft Access. Dans une interview de 2007 accordée à Visual Pro Magazine, Ratliff souligne ces similitudes sans porter d’accusations explicites, laissant planer un doute sur d’éventuels « emprunts » de concepts.

Le concept d’environnement de développement intégré de dBase, l’interaction directe avec les données via une interface utilisateur intuitive, la programmation orientée données : autant d’innovations qui marquent durablement l’industrie. Microsoft Access, entre autres, hérite directement de ces concepts pionniers.

Jerry Pournelle capture parfaitement l’ambiguïté du produit dans les colonnes du magazine BYTE en le qualifiant d’« exaspérant mais excellent ». Cette formule résume l’état d’esprit où l’industrie du logiciel personnel hésite encore entre innovation technique pure et simplicité d’usage. dBASE incarne cette tension : innovant dans ses concepts, parfois déconcertant dans son utilisation quotidienne. dBASE montre surtout comment les systèmes de gestion de bases de données sont devenus des outils indispensables, tant dans l’informatique personnelle que professionnelle.