ANNÉES 1970

VisiCalc

En 1978, Dan Bricklin suit ses cours à la Harvard Business School quand une situation banale lui donne une idée qui va transformer l’informatique personnelle. Dans le cadre d’une étude de cas sur Pepsi-Cola, il regarde son professeur remplir un tableau financier au tableau noir. À chaque modification d’une donnée, l’enseignant doit recalculer péniblement l’ensemble de ses chiffres, effacer, réécrire. Cette scène évoque à Bricklin ses propres séances de calcul avec sa calculatrice : les feuilles de papier griffonnées, les erreurs qui se glissent dans les reports, les recommencements fastidieux.

L’étudiant a derrière lui une solide expérience technique acquise chez Digital Equipment Corporation, où il travaillait sur des systèmes de typographie numérique. Il connaît les systèmes informatiques qui cherchent à réduire le nombre de manipulations des opérateurs. Cette expérience le pousse à imaginer ce qu’il appellera plus tard un « tableau noir et une craie électroniques ». Un système où les calculs s’affichent, se modifient, se propagent automatiquement d’une cellule à l’autre.

De retour dans sa chambre d’étudiant, Bricklin bricolé un premier prototype en BASIC sur un Apple II emprunté. Son programme gère un petit tableau de vingt lignes sur cinq colonnes, mais le principe fonctionne. Il retrouve Bob Frankston, un ami du MIT avec qui il a travaillé sur Multics, le système d’exploitation expérimental qui les a familiarisés avec les interfaces utilisateur sophistiquées. Frankston possède les compétences techniques nécessaires pour transformer l’idée en produit commercial.

Leur rencontre avec Dan Fylstra change la donne. Ce dernier dirige Personal Software et rédige dans Byte Magazine. Il saisit immédiatement l’intérêt du projet et oriente les deux hommes vers l’Apple II, machine qui dispose alors de l’avantage décisif du lecteur de disquettes. Sans support de stockage externe, un tableur reste inutilisable. Fylstra suggère aussi d’adapter le logiciel aux calculatrices programmables HP85 et HP87, mais cette piste ne débouchera sur rien.

En janvier 1979, Bricklin et Frankston fondent Software Arts Corporation. Pour développer leur tableur, ils acquièrent un mini-ordinateur Prime 350, choisi pour sa parenté avec Multics et son support du langage PL/I. Cette approche de développement croisé, inhabituelle pour l’époque, leur donne accès à des outils bien plus puissants que ceux disponibles sur micro-ordinateur. Ils écrivent et compilent le code sur le Prime, et le transfèrent vers l’Apple II pour les tests.

Les contraintes matérielles dictent leurs choix techniques. L’Apple II met à leur disposition 48 Ko de mémoire vive, dont une partie sert au système d’exploitation. Chaque octet compte. Plutôt que d’utiliser l’arithmétique binaire, plus rapide, ils optent pour le calcul décimal. Cette décision sacrifie les performances mais évite les erreurs d’arrondi qui déstabiliseraient des utilisateurs habitués à leurs calculatrices de bureau.

L’interface qu’ils conçoivent surprend par sa simplicité apparente. Une grille de cellules identifiées par des coordonnées : A1, B2, C3. Chaque case peut contenir un nombre, du texte ou une formule. L’utilisateur pointe vers d’autres cellules plutôt que de saisir manuellement leurs valeurs. Quand une donnée change, tous les calculs se mettent à jour instantanément. Cette fonctionnalité de simulation – le fameux « what if » – simplifie l’exploration de différents scénarios d’un geste.

Cette conception découle de leur expérience des gros systèmes informatiques et de leur volonté de créer un outil accessible au grand public. La notation par coordonnées résulte en réalité d’une réflexion approfondie sur l’ergonomie. Comment référencer une cellule de manière intuitive ? Comment rendre visible la logique des calculs ?

Personal Software commercialise VisiCalc en mai 1979 au prix de 100 dollars. Le succès ne vient pas immédiatement, mais il arrive vite. En juillet, Ben Rosen publie dans le Morgan Stanley Electronics Letter une analyse qui se révélera prophétique. VisiCalc est la première « killer app » de l’informatique personnelle, le premier logiciel avec lequel on peut utiliser un ordinateur sans savoir programmer. Des acheteurs acquièrent un Apple II uniquement pour faire tourner VisiCalc.

Le programme trouve sa place sur d’autres machines. La version IBM PC de 1981 reprend les mêmes techniques d’optimisation que l’original, démontrant la justesse des choix initiaux. Mais le succès attire la concurrence. Microsoft lance Multiplan en 1982. Le logiciel peine aux États-Unis mais rencontre du succès ailleurs dans le monde.

L’arrivée de Lotus 1-2-3 en 1983 redistribue les cartes. Mitch Kapor, ancien employé de Personal Software, a développé un tableur spécialement optimisé pour l’IBM PC. Son programme intègre des graphiques, gère des bases de données, nomme les cellules et automatise les tâches avec des macros. Lotus 1-2-3 s’impose dans le monde professionnel.

VisiCalc ne résiste pas à cette concurrence renouvelée. Les relations entre Software Arts et Personal Software se dégradent. Chaque société développe ses propres projets : VisiOn pour Personal Software, TK!Solver pour Software Arts. Les conflits dégénèrent en procès croisés en 1984, paralysant l’évolution du produit. La version avancée de VisiCalc arrive trop tard sur un marché déjà conquis.

L’héritage du premier tableur électronique dépasse son succès commercial. VisiCalc prouve qu’un micro-ordinateur est apte à servir d’outil professionnel sérieux. Il accélère l’informatisation des entreprises et influence durablement la conception des interfaces utilisateur. Microsoft Excel, lancé en 1985 sur Macintosh et en 1987 sur Windows, reprend ses principes fondamentaux tout en ajoutant la programmation par macro-instructions.

Sur le plan technique, VisiCalc établit des pratiques qui deviennent courantes : le développement croisé entre machine de développement et plateforme cible, l’optimisation du code pour des ressources limitées, l’importance d’une interface intuitive. Mais cette facilité d’usage cache parfois la complexité sous-jacente. Les études révèlent que la majorité des tableurs contiennent des erreurs, avec environ 3 % de cellules erronées en moyenne. Ces fautes peuvent coûter cher en termes financiers ou de décisions stratégiques.

L’aventure VisiCalc illustre aussi l’évolution de l’industrie logicielle. Le modèle de collaboration entre développeur technique et éditeur commercial, d’abord perçu comme un atout, tend les relations quand le marché évolue. La séparation entre création et commercialisation, qui semblait naturelle, révèle ses limites face aux mutations technologiques.

Quarante ans après sa création, VisiCalc continue d’inspirer. Ses principes – interface utilisateur soignée, optimisation des ressources, équilibre entre innovation et besoins concrets – restent d’actualité. Son histoire rappelle qu’un logiciel réussit autant par sa conception technique que par sa capacité à résoudre un problème réel.