IBM PC-5150
Quand IBM annonce son Personal Computer 5150 en août 1981, l’entreprise débarque avec six ans de retard sur un marché occupé par Apple, Atari, Commodore et Radio Shack. Cette arrivée tardive force Big Blue à bouleverser ses habitudes : fini le développement entièrement interne, place aux partenariats externes. Une équipe de douze personnes seulement va concevoir cette machine en un an, temps record pour IBM.
L’approche surprend. Intel fournit le processeur, Microsoft livre PC-DOS et BASIC. La distribution aussi rompt avec les traditions : plutôt que ses propres circuits, IBM choisit Computerland et Sears. Pour la publicité, l’entreprise abandonne son image austère et mise sur le Vagabond de Charlie Chaplin dans une série de spots télévisés décalés.
À 1 565 dollars pour le modèle de base, sans lecteur de disquettes ni écran, le PC 5150 vise d’abord les particuliers. Ils peuvent brancher leur téléviseur comme moniteur et utiliser un magnétophone pour sauvegarder leurs données. Les professionnels, eux, déboursent 4 500 dollars pour une configuration complète avec 64 Ko de mémoire, deux lecteurs de disquettes, écran couleur et imprimante matricielle. Ajustés à l’inflation et convertis en francs suisses actuels, ces montants atteindraient 6 000 et 14 000 CHF.
Techniquement, rien de spectaculaire. Le processeur Intel 8088 tourne à 4,77 MHz, soit mille fois moins que nos puces actuelles. Ce dérivé économique du 8086 se contente d’un bus 8 bits pour les données en adressant jusqu’à 1 Mo de mémoire. La carte mère accueille entre 16 et 64 Ko de RAM, deux lecteurs 5,25 pouces de 160 Ko chacun.
Quelques détails marquent pourtant une rupture. Le clavier détaché fait figure d’exception à une époque où la plupart des ordinateurs l’intègrent dans le boîtier principal. Ses 83 touches pèsent 2,7 kg et produisent ce claquement caractéristique qui ravira les nostalgiques. L’unité centrale avec ses lecteurs affiche 12,7 kg sur la balance, le moniteur 7,7 kg. Total : 23 kg d’informatique domestique.
Pas de disque dur en série, il faudra attendre l’extension 5161. Pas de souris non plus, elle ne se démocratisera que plus tard. Le stockage passe par cassette audio via un connecteur spécialisé ou par disquettes. Les premières versions utilisent des supports simple face de 160 Ko, puis double face de 360 Ko pour le modèle B commercialisé dès 1983.
IBM surprend par sa transparence technique. La documentation fournie avec le PC 5150 dévoile tout : schémas électroniques, diagrammes d’architecture, spécifications d’interfaces, code source du BIOS. Cette ouverture inhabituelle dope la création de cartes d’extension et de logiciels compatibles. Mais elle ouvre aussi la porte aux clones moins chers qui proliféreront.
Cinq slots internes acceptent les extensions via ce qu’IBM baptise « I/O Channel », ancêtre du standard ISA. Ces connecteurs 62 broches accueillent contrôleurs de disquettes, adaptateurs graphiques, interfaces parallèles pour imprimantes ou ports série RS-232 pour modems. Les PC contemporains ont abandonné ces bus parallèles pour des connexions série comme PCI Express ou USB, plus véloces.
PC-DOS gère les fichiers avec le système FAT, sans sous-répertoires dans sa première mouture. Tous les fichiers s’étalent dans une structure plate : 64 maximum sur disquette simple face, 112 sur double face. Les virus informatiques et le piratage, même s’ils existent, n’ont pas contaminé la planète. Le manuel évoque uniquement la sécurité physique : ranger ses disquettes à l’abri, sauvegarder régulièrement, contrôler l’accès à la machine. Le premier virus pour PC compatible IBM, Brain, n’apparaîtra qu’en 1986.
La production du 5150 s’arrête en 1987, remplacé par le modèle 5160. L’internationalisation démarre en 1983. Son architecture influence toujours nos machines actuelles, des objets connectés aux serveurs cloud d’entreprise. Les choix d’IBM – composants standardisés, documentation exhaustive – créent un écosystème ouvert qui dominera le marché.