ANNÉES 1980

Acorn BBC Micro

En 1980, la BBC traverse une période de questionnements sur l’avenir numérique du Royaume-Uni. Les responsables de la chaîne publique britannique observent avec inquiétude la domination américaine sur le marché de la micro-informatique. Les machines disponibles coûtent une fortune ou se limitent à des capacités dérisoires. Face à ce constat, la BBC décide de prendre les choses en main et lance un projet d’envergure : créer un ordinateur personnel qui accompagnerait ses émissions éducatives.

Le cahier des charges établi par la BBC reflète cette ambition pédagogique. La machine devra intégrer le langage BASIC, disposer d’un véritable clavier digne de ce nom, afficher des graphiques en couleur et accepter des extensions comme le télétexte. Surtout, son prix devra rester à la portée des établissements scolaires et des particuliers motivés. Un défi technique et commercial considérable.

L’appel d’offres lancé fin 1980 attire plusieurs candidats. Parmi eux, Acorn Computers, une petite entreprise de Cambridge qui travaille sur un prototype baptisé Proton. Cette machine impressionne les évaluateurs de la BBC, qui lui préfèrent notamment le Sinclair ZX-81 encore en gestation. Acorn décroche le contrat et renomme officiellement son prototype le « BBC Microcomputer ».

La collaboration entre les ingénieurs d’Acorn et les équipes de la BBC se révèle fructueuse. Le prototype initial subit de nombreuses améliorations qui dépassent largement les spécifications d’origine. ICL et Cleartone se chargent de la fabrication. L’architecture s’appuie sur le processeur 6502A cadencé à 2 MHz, une puce fiable et éprouvée. Deux circuits intégrés spécialisés complètent l’ensemble : l’un gère les graphiques, l’autre les interfaces série.

Deux versions sortent simultanément début 1982. Le modèle A se vend 235 £ avec 16 Ko de mémoire vive, tandis que le modèle B affiche 335 £ pour 32 Ko. Ce dernier embarque davantage de connectivité : interfaces série et parallèle, port utilisateur 8 bits, entrées analogiques et bus d’extension. Une originalité technique mérite d’être soulignée : l’interface « Tube » qui autorise la connexion d’un second processeur.

Le BASIC intégré surprend par sa richesse. Proche du Microsoft BASIC dans sa philosophie, il se distingue par de nombreuses extensions spécifiques. Le système d’exploitation et le BASIC monopolisent 32 Ko de mémoire morte, une allocation généreuse. Le clavier professionnel compte 64 touches disposées selon le standard QWERTY, complété par 10 touches de fonction programmables.

Les performances graphiques constituent un atout majeur. Huit modes différents permettent de mélanger texte et graphiques haute résolution selon les besoins. Le mode 7, compatible télétexte, produit des graphiques couleur en ne consommant qu’un seul Ko de mémoire. Une puce sonore génère trois notes simultanées et divers effets, avec un contrôle logiciel sophistiqué des enveloppes sonores.

L’extensibilité distingue le BBC Micro de ses concurrents. Les interfaces pour lecteur de disquettes et réseau Econet sont directement intégrées sur la carte mère. Une option de synthèse vocale, développée avec Richard Baker, présentateur vedette de la BBC, peut prononcer environ 150 mots préprogrammés. Des adaptateurs Prestel et télétexte, prévus pour le printemps 1982, ouvrent la voie au téléchargement de programmes.

Les possibilités d’extension séduisent les utilisateurs avancés. Un second processeur 6502, un Z-80 pour faire tourner CP/M, ou un processeur 16 bits National 16032 capable d’adresser 16 Mo de mémoire peuvent être connectés via l’interface Tube. Des moniteurs dédiés complètent la gamme : un modèle monochrome à 105 £ et un modèle couleur à 288 £.

La BBC commande des applications professionnelles : traitement de texte, tableur, base de données domestique, conception assistée par ordinateur. Les éditeurs tiers développent des logiciels éducatifs et ludiques. Un manuel utilisateur fouillé accompagne chaque machine, ainsi qu’une cassette de 16 programmes de démonstration.

Quelques défauts ternissent le tableau. Le boîtier plastique manque de solidité. La mémoire utilisateur de 32 Ko s’avère parfois juste, le système d’exploitation pouvant consommer jusqu’à 8 Ko. En mode graphique haute résolution, il ne reste que 2 Ko disponibles. Le mode télétexte affiche parfois des caractères erronés à cause de son jeu de caractères spécifique. Aucun câble magnétophone n’est livré avec la machine.

Ces défauts mineurs ne gâchent pas l’excellence générale du produit. La qualité d’affichage impressionne : 80 caractères par ligne restent parfaitement lisibles sur un téléviseur noir et blanc standard grâce à une police spécialement étudiée. Le mode télétexte offre un des meilleurs rendus visuels de sa génération.

Le BBC Micro surpasse la plupart des productions japonaises et américaines de l’époque par sa richesse technique et sa modularité. Le succès commercial suit : 100 000 unités sont prévues pour la première année. Cette réussite découle de la rencontre entre l’expertise technique d’Acorn et la vision éducative de la BBC.

La machine est l’outil pédagogique de référence dans les écoles britanniques des années 1980. Elle initie toute une génération à l’informatique ainsi que la culture numérique nationale. L’expérience acquise par Acorn dans la conception de processeurs débouchera plus tard sur l’architecture ARM, présente dans la quasi-totalité des appareils mobiles modernes de la planète.