Acorn Archimedes
À l'automne 1987, Acorn dévoile l'Archimedes, un ordinateur qui va bouleverser les codes de l'informatique personnelle. Derrière ce nom emprunté au célèbre mathématicien grec se cache une machine équipée d'un processeur ARM qui inaugure l'ère du RISC grand public.
L'histoire commence quelques années plus tôt, quand les ingénieurs d'Acorn cherchent un successeur 32 bits au vénérable 6502. Après avoir examiné les processeurs existants sur le marché, ils concluent qu'aucun ne répond à leurs exigences. La décision tombe : ils vont concevoir leur propre puce. Cette audace technique va donner naissance à l'ARM, un processeur d'une simplicité déconcertante mais d'une efficacité redoutable.
L'architecture RISC de l'ARM rompt avec la complexité croissante des processeurs de l'époque. Ses 44 instructions se contentent, pour la plupart, de s'exécuter en un cycle d'horloge. Cette économie de moyens produit des résultats spectaculaires : avec seulement 4 MHz, l'ARM délivre environ quatre MIPS, surpassant bien des processeurs plus rapides mais moins optimisés. Les 27 registres 32 bits complètent cette architecture élégante, conçue pour fonctionner avec de la mémoire dynamique standard.
Acorn décline l'Archimedes en deux gammes distinctes. La série A300 vise le marché éducatif, héritier naturel du BBC Micro qui équipe déjà de nombreuses écoles britanniques. Ces machines privilégient la simplicité : pas de contrôleur de disque dur intégré, mais l'essentiel pour apprendre et découvrir. La série A400 s'adresse aux utilisateurs plus exigeants avec son contrôleur de disque dur et ses capacités d'extension étoffées.
L'A305 ouvre le bal avec 512 Ko de RAM, tandis que l'A310 double la mise avec 1 Mo. Au sommet, l'A440 impressionne avec ses 4 Mo de mémoire et son disque dur de 20 Mo, une configuration qui ferait pâlir bien des machines concurrentes. Ces chiffres reflètent l'ambition d'Acorn : créer un ordinateur personnel capable de rivaliser avec les stations de travail professionnelles.
Le génie de l'Archimedes réside dans son intégration. Quatre circuits spécialisés orchestrent le ballet électronique : l'ARM pour les calculs, le VIDC pour l'affichage, le MEMC pour la mémoire et l'IOC pour les entrées-sorties. Cette approche réduit drastiquement le nombre de composants tout en optimisant les performances. Le résultat se mesure à l'écran : 256 couleurs simultanées, des résolutions jusqu'à 640x512 pixels en couleur ou 1152x976 en monochrome, et un système sonore stéréo huit canaux qui fait de l'Archimedes une machine multimédia avant la lettre.
En 1989, Acorn renouvelle sa stratégie avec l'A3000, une machine compacte qui intègre le clavier dans le boîtier principal. Ce format rappelle l'Amiga 500 ou l'Atari 520ST, mais les performances de l'ARM font la différence. La série A400/1 corrige les défauts de jeunesse des premiers modèles et améliore la gestion mémoire. L'A540, lancé l'année suivante, franchit un nouveau cap avec son ARM 3 plus véloce et ses capacités étendues jusqu'à 16 Mo de RAM.
Le système d'exploitation suit cette évolution matérielle ambitieuse. Arthur, le premier OS de l'Archimedes, hérite de l'approche spartiate du BBC Micro. Son interface en ligne de commande rebute les néophytes mais séduit les programmeurs par sa puissance. Acorn comprend que l'avenir appartient aux interfaces graphiques et lance RISC OS en 1988.
RISC OS transforme l'expérience utilisateur. Son interface multitâche coopérative privilégie la fluidité à la robustesse absolue. Les applications se partagent civilement le processeur, une approche qui fonctionne remarquablement bien grâce aux performances de l'ARM. Le menu contextuel activé par le bouton central de la souris en fait une signature ergonomique, imité plus tard par d'autres systèmes.
L'architecture modulaire de RISC OS autorise une extensibilité remarquable. Les modules, qu'ils résident en ROM ou se chargent en mémoire, enrichissent les fonctionnalités sans toucher au noyau. Cette souplesse facilite l'intégration de nouveaux périphériques et l'évolution du système. Le système de fichiers unifié gomme les différences entre disquettes, disques durs, CD-ROM et réseau Econet, une approche moderne qui anticipe les besoins futurs.
BBC BASIC V, considérablement enrichi par rapport à ses prédécesseurs, tire parti de l'architecture 32 bits pour des performances inédites. Les développeurs découvrent un environnement de programmation réactif qui transforme l'apprentissage du code en plaisir.
L'Archimedes conquiert les écoles britanniques, perpétuant la tradition éducative du BBC Micro. Sa puissance de calcul attire aussi les scientifiques et les professionnels qui y trouvent une alternative crédible aux stations de travail UNIX. Acorn exploite d'ailleurs cette polyvalence en déclinant l'architecture ARM vers le monde professionnel avec les machines R140 et R260.
L'ARM, né dans les laboratoires d'Acorn pour équiper l'Archimedes, va conquérir le monde. La société ARM, issue de cette aventure, est depuis l'un des acteurs majeurs de l'industrie des semi-conducteurs. Aujourd'hui, les processeurs ARM équipent la quasi-totalité de nos smartphones et tablettes, validant rétrospectivement les choix audacieux des ingénieurs britanniques.
L'héritage de l'Archimedes dépasse ses ventes modestes. Cette machine démontre qu'une approche originale de la conception peut produire des résultats exceptionnels. Son architecture RISC influence durablement l'industrie, ses circuits spécialisés anticipent l'intégration moderne, et son système d'exploitation annonce à l'origine les interfaces graphiques contemporaines.
L'Archimedes reste un modèle de cohérence technique. Chaque élément — processeur, mémoire, graphisme, son, système d'exploitation — participe à une vision d'ensemble harmonieuse. Cette approche globale, rare dans l'industrie informatique, produit une machine aux performances remarquables et à l'ergonomie soignée.