IBM PCjr
En 1983, IBM trône sur le marché professionnel avec son PC. Fort de ce succès, le géant américain lorgne vers l'informatique domestique, territoire jusque-là dominé par des machines comme l'Apple II ou le Commodore 64. L'idée germe d'adapter le PC pour les familles, en créant une version allégée baptisée « Peanut » en interne. Les rumeurs se multiplient dans la presse spécialisée pendant des mois, jusqu'à l'annonce officielle du PCjr le 1er novembre 1983.
L'attente est énorme. IBM dispose alors d'un budget de recherche qui dépasse celui de certains États, et son nom seul suffit à déclencher l'engouement du public. La machine reprend le processeur Intel 8088 du PC et conserve une compatibilité logicielle substantielle avec son grand frère. Cette filiation assumée vise deux objectifs : rassurer les acheteurs sur la pérennité de leur investissement et préserver les ventes du PC professionnel.
Deux versions voient le jour. Le modèle de base, affiché à 669 dollars, embarque 64 Ko de mémoire. Le modèle étendu grimpe à 1 269 dollars avec ses 128 Ko et son lecteur de disquette intégré. Ces prix placent d'emblée la machine dans le haut du panier, bien au-dessus de la concurrence directe.
La grande originalité du PCjr réside dans son clavier sans fil, une première mondiale pour un ordinateur personnel. La liaison infrarouge rend la machine utilisable jusqu'à 6 mètres de distance, transformant le salon en bureau improvisé. Mais cette innovation s'accompagne d'un choix discutable : des touches plates inspirées des calculatrices, dépourvues d'inscriptions. Les symboles et lettres apparaissent sur le châssis, entre les touches, compliquant la frappe et fatiguant les yeux.
Côté performances, IBM a doté sa machine de capacités graphiques remarquables. Plusieurs modes d'affichage coexistent, du 320×200 pixels en 4 couleurs au 640×200 en deux teintes. Le modèle étendu grimpe à 16 couleurs simultanées. Le son n'est pas en reste avec un circuit sophistiqué produisant trois voies de synthèse sur 7 octaves, complétées par un générateur de bruit blanc.
La commercialisation débute en janvier 1984, mais les livraisons restent confidentielles jusqu'en mars. IBM déploie une artillerie marketing sans précédent. Charlie Chaplin, déjà égérie du PC, revient dans les publicités télévisées. Plus de cent ouvrages paraissent avant la sortie effective, et quatre magazines spécialisés voient le jour. Rarement une machine aura bénéficié d'un tel battage médiatique.
Pourtant, les ventes peinent à décoller. Les premiers tests révèlent des failles béantes. Avec sa vitesse d'exécution divisée par deux par rapport au PC, le PCjr déçoit les utilisateurs habitués aux performances de son aîné. La mémoire, plafonnée à 128 Ko, limite sévèrement les possibilités d'évolution. L'architecture interne rend impossible l'ajout d'un second lecteur de disquette ou un disque dur. Les connecteurs propriétaires obligent à acheter des adaptateurs hors de prix pour raccorder des périphériques standards.
Face à ces critiques, IBM tente de redresser la barre en juillet 1984. Un nouveau clavier, plus conventionnel, remplace le modèle à touches plates. Les prix baissent sensiblement. Une campagne promotionnelle d'envergure accompagne les fêtes de fin d'année 1984, propulsant temporairement les ventes à 17% du marché domestique. Mais l'embellie est de courte durée : dès janvier 1985, ce chiffre rechute à 4%.
Le couperet tombe le 19 mars 1985. IBM annonce l'arrêt de la production, quinze mois seulement après le lancement commercial. Entre 100 000 et 350 000 machines invendues s'entassent dans les entrepôts. La firme brade les stocks, allant jusqu'à les offrir aux écoles achetant des PC. La facture s'élève à 45 millions de dollars de pertes.
Paradoxalement, cet échec commercial masque quelques réussites durables. Sierra On-Line développe spécialement pour le PCjr le jeu King's Quest, qui révolutionne le genre de l'aventure graphique et lance une franchise légendaire. Tandy Computer s'inspire directement de l'expérience IBM pour créer son modèle 1000, corrigeant au passage les défauts majeurs : clavier professionnel, performances équivalentes au PC, possibilités d'extension. Ce Tandy 1000 rencontre un succès considérable et prolonge l'héritage technique du PCjr.
Une communauté d'amateurs entretient la mémoire de cette machine singulière. Des extensions comme la carte jrIDE ajoutent un disque dur et 640 Ko de mémoire aux exemplaires survivants. L'émulateur DOSBox ressuscite son catalogue logiciel. Au Japon, IBM avait tenté une variante appelée JX, développée avec Matsushita, mais ce projet concurrent a sombré encore plus avec seulement 8 000 exemplaires écoulés.
L'histoire du PCjr illustre les pièges d'une stratégie de dérivation mal maîtrisée. En bridant volontairement les capacités de leur machine domestique pour protéger les ventes du PC professionnel, les ingénieurs d'IBM ont créé un produit bancal, trop cher et trop limité face à une concurrence agile et inventive. La distribution exclusive via les réseaux professionnels, inadaptée au marché familial, a achevé de condamner une aventure qui marqua la fin des ambitions d'IBM sur l'informatique domestique.