ANNÉES 1980

Coleco Adam

Coleco Industries décide de quitter l’univers familier des consoles de jeux vidéo en 1983 pour tenter l’aventure de l’ordinateur personnel. Cette société américaine, qui avait connu le succès avec sa ColecoVision, lance l’ADAM, une machine qui se voulait révolutionnaire dans sa conception.

L’idée de départ avait de quoi séduire : pourquoi obliger les familles à acheter séparément un ordinateur, une imprimante, un clavier et des supports de stockage quand on peut tout intégrer dans un seul produit ? L’ADAM arrivait donc sur le marché avec un package complet à 750 dollars. Dans la boîte, l’acheteur trouvait l’unité centrale équipée de 80 Ko de mémoire vive (que l’on pouvait porter à 144 Ko), un clavier détachable de 75 touches au toucher professionnel, une imprimante à marguerite capable de produire du courrier de qualité, et deux manettes de jeu pour ne pas oublier les origines ludiques de la marque.

Le système de stockage constituait l’une des originalités les plus marquantes de la machine. Coleco avait développé un format propriétaire baptisé « digital data pack », sorte de grosse cassette magnétique haute densité capable de stocker jusqu’à 500 Ko de données. Ce format promettait des capacités de stockage supérieures aux disquettes 5,25 pouces de l’époque, mais cette promesse allait se transformer en cauchemar.

D’un point de vue technique, l’ADAM adoptait une architecture pour le moins originale. Plutôt que de concentrer toute l’intelligence dans l’unité centrale, Coleco avait distribué plusieurs microprocesseurs à travers le système. L’ordinateur en contenait deux, le clavier disposait du sien, et l’imprimante avait également son propre cerveau électronique. Cette approche réseau assez visionnaire devait théoriquement permettre des opérations multitâches qu’aucun autre ordinateur familial ne proposait alors.

SmartWriter, le logiciel phare de l’ADAM, était directement gravé dans la mémoire morte de la machine. Ce traitement de texte intégré représentait un avantage concurrentiel indéniable : là où les propriétaires d’Apple II ou de Commodore 64 devaient débourser des centaines de dollars supplémentaires pour WordStar ou d’autres logiciels similaires, l’ADAM offrait cette fonctionnalité d’emblée. SmartBASIC complétait l’offre logicielle de base, avec une compatibilité annoncée avec l’AppleSoft BASIC d’Apple. Coleco promettait une future prise en charge du système d’exploitation CP/M, ce sésame vers le monde professionnel.

Le catalogue logiciel de l’ADAM témoignait des ambitions éducatives de Coleco. SmartLOGO, développé en collaboration avec Seymour Papert du MIT, proposait une initiation à la programmation pour les plus jeunes. Des jeux sophistiqués comme Buck Rogers Planet of Zoom côtoyaient des utilitaires de gestion personnelle. La rétrocompatibilité avec les cartouches ColecoVision ajoutait une dimension ludique bienvenue à cet ensemble.

Malheureusement, la réalité du terrain allait doucher l’enthousiasme initial. Dès les premiers mois de commercialisation, les retours des utilisateurs se multipliaient pour signaler des dysfonctionnements répétés. L’imprimante, pourtant présentée comme un atout majeur, tombait en panne régulièrement. Les lecteurs de bandes magnétiques se révélaient capricieux, et la documentation technique fournie était largement insuffisante pour comprendre le fonctionnement de cette machine complexe.

Le système de stockage sur bande cristallisait à lui seul tous les problèmes de conception de l’ADAM. Les utilisateurs découvrirent à leurs dépens qu’il fallait impérativement retirer les cassettes avant d’allumer ou d’éteindre la machine, sous peine de voir leurs données définitivement corrompues. Cette contrainte, jamais clairement expliquée dans le manuel, provoqua la perte d’innombrables heures de travail et alimenta la mauvaise réputation de la machine.

L’architecture réseau, si séduisante sur le papier, engendrait des limitations inattendues. L’imprimante servait d’alimentation générale pour tout le système, ce qui rendait impossible son remplacement par un modèle plus rapide ou plus fiable. Le multitâche tant vanté se limitait en réalité à bien peu de chose : impossible de faire autre chose pendant qu’une impression était en cours.

La politique de Coleco envers les développeurs tiers ne favorisait pas l’émergence d’un écosystème logiciel riche. Contrairement à Apple qui encourageait activement les développeurs externes, Coleco imposait des accords de licence contraignants et ne fournissait que peu d’informations techniques sur son système. Cette fermeture limitait d’autant les possibilités d’enrichir le catalogue de programmes disponibles.

Les tests de performance menés par le magazine BYTE en 1984 confirmaient les impressions mitigées des premiers utilisateurs. Si SmartBASIC se montrait effectivement plus véloce que l’AppleSoft BASIC d’Apple dans certains calculs, les opérations de lecture et d’écriture sur bande s’avéraient dramatiquement lentes comparées aux lecteurs de disquettes. L’absence d’un système de sauvegarde automatique et la difficulté à copier des données d’un support à l’autre compliquaient singulièrement l’usage quotidien de la machine.

Face à ce constat d’échec, Coleco tenta de rattraper le coup. Un lecteur de disquettes 5,25 pouces fut annoncé, ainsi qu’un modem 300/1200 bauds et une extension mémoire de 64 Ko. La société promit une refonte complète du manuel technique et des corrections pour les bogues logiciels les plus gênants. Mais ces améliorations tardives ne purent sauver une machine dont la réputation était déjà durablement ternie.

L’ADAM disparut des rayons en 1985, après moins de deux années d’une existence commerciale chaotique. Les pertes financières considérables liées à ce projet précipitèrent Coleco vers des difficultés qui aboutiront à sa faillite en 1988. Cette histoire illustre cruellement les écueils qui guettaient les nouveaux entrants sur le marché de l’informatique personnelle des années 1980. La complexité technique, l’exigence de fiabilité absolue et la nécessité d’un écosystème logiciel solide constituaient des barrières à l’entrée.

Avec le recul, l’ADAM avait pourtant introduit des concepts avant-gardistes dans l’univers de l’informatique familiale. L’intégration d’un traitement de texte directement en mémoire morte préfigurait nos systèmes d’exploitation modernes avec leurs applications préinstallées. Le concept du package « tout-en-un » influencerait durablement la conception des ordinateurs personnels.

L’aventure Coleco Adam est un témoignage précieux sur l’importance de la qualité d’exécution dans le succès d’une innovation technologique. Elle rappelle aussi combien une communauté de développeurs active s’avère déterminante pour établir une plateforme informatique viable. Ces enseignements gardent toute leur pertinence pour comprendre les dynamiques actuelles du marché technologique.