Apple Lisa
Dans les couloirs d’Apple, fin 1979, l’effervescence est palpable. Une délégation vient de rentrer du Xerox PARC à Palo Alto, et les visages trahissent une excitation contenue. Ce qu’ils ont vu là-bas va bouleverser un projet qui semblait pourtant bien engagé. Le Lisa, dont le développement avait débuté l’année précédente comme un simple ordinateur professionnel doté d’un processeur sur mesure, va subir une métamorphose radicale.
Larry Tesler leur avait montré Smalltalk. Cette interface graphique, avec ses fenêtres qui se chevauchent et sa souris pour naviguer, représentait tout ce qu’Apple cherchait sans le savoir. Tesler, séduit par la vivacité d’esprit des visiteurs, les rejoindra en juillet 1980. Du projet initial, il ne restera que le nom de code, quelques composants et une poignée d’ingénieurs. Tout le reste sera repensé.
Apple mise gros sur cette aventure. Cinquante millions de dollars disparaissent dans les méandres du développement, l’équivalent de 200 années de travail humain. L’équipe gonfle jusqu’à atteindre 300 personnes, dont une centaine se consacrent au cœur du projet : faire dialoguer le matériel et le logiciel dans une harmonie parfaite. Le processeur maison cède sa place au Motorola 68000, plus adapté aux exigences du multitâche et des graphiques.
Les ingénieurs d’Apple inventent ce qui deviendra notre quotidien informatique. La barre de menus apparaît pour la première fois, accompagnée d’une souris à un seul bouton. Le concept de presse-papiers naît dans ces laboratoires, tout comme cette fameuse corbeille qui avalera nos fichiers indésirables. Certes, le Xerox Star utilisait déjà des icônes, mais le Lisa va plus loin en permettant de les saisir à la souris, les déplacer, les ouvrir d’un double-clic. Les fenêtres se superposent naturellement, créant cet effet de bureau électronique.
L’obsession du détail pousse l’équipe vers des sommets de perfectionnisme. Des utilisateurs novices défilent dans les laboratoires pour tester chaque élément d’interface. Les débats sur la terminologie s’éternisent : comment nommer tel bouton, telle fonction ? Les traducteurs passent des mois à chercher les équivalents dans d’autres langues, conscients que chaque mot compte dans l’expérience utilisateur.
Sept applications accompagnent le système d’exploitation : LisaWrite pour le texte, LisaDraw pour le dessin, LisaCalc pour les tableaux ordonnés. LisaGraph traduit les données en courbes parlantes, LisaProject orchestre les projets complexes, LisaList organise l’information en bases structurées, et LisaTerminal ouvre les portes du monde extérieur. Toutes partagent une philosophie commune : la cohérence prime sur l’originalité.
L’écran de 12 pouces affiche ses pixels noir et blanc avec une précision inédite. Le processeur Motorola 68000 pulse à travers 1 Mo de mémoire, extensible au double. Les lecteurs « Twiggy », baptisés d’après le mannequin longiligne de l’époque, se révèlent capricieux. Sony les remplacera par ses lecteurs 3,5 pouces, plus fiables. Le disque dur ProFile de 5 Mo complète l’ensemble, un stockage pharaonique.
Le système d’exploitation multitâche fait figure de prouesse technique. La mémoire virtuelle et la protection contre les erreurs témoignent d’une maturité rare dans l’univers des ordinateurs personnels. Bill Atkinson grave son nom dans l’histoire avec QuickDraw, ce moteur graphique capable d’afficher 4 000 caractères et 800 lignes par seconde. Les mécanismes de redondance du système de fichiers promettent de limiter les catastrophes en cas de panne brutale.
Janvier 1983 : Apple dévoile sa création au monde. Le prix : 9 995 dollars. Une somme astronomique qui fait sourciller les entreprises les mieux nanties. Les ventes démarrent correctement, environ 80 000 unités s’écoulent en dix-huit mois. Mais l’enthousiasme retombe vite. Le tarif décourage, les applications tierces se font attendre, et surtout, un petit frère arrive : le Macintosh, plus abordable et plus compact, vole la vedette dès 1984.
Avril 1985 sonne le glas de l’aventure Lisa. La production s’arrête, laissant Apple avec un stock embarrassant. L’ordinateur renaît brièvement sous le nom de Macintosh XL, modifié pour exécuter les applications de son petit frère grâce au programme MacWorks. Sun Remarketing rachète les invendus et prolonge artificiellement la carrière de la machine. Quant aux derniers exemplaires, ils finissent dans une décharge, victimes collatérales d’un procès d’actionnaires.
Pourtant, le Lisa a semé des graines qui germeront partout. Son ADN se retrouve dans le Macintosh, puis dans Windows, GEM ou Framework. Les menus déroulants, les boîtes de dialogue, le glisser-déposer deviennent des évidences. QuickDraw migre intact sur le Macintosh, MacProject remplace LisaProject, LisaDraw se métamorphose en MacDraw. Le gestionnaire de bureau inspire le Finder. Le Pascal Lisa continue sa carrière comme langage de référence.
Au-delà des aspects purement techniques, le Lisa redéfinit notre rapport à l’ordinateur. Il prouve qu’une machine complexe peut rester accessible, que la puissance n’exclut pas la simplicité. L’informatique sort de ses cercles d’initiés pour s’adresser au plus grand nombre. Les principes qu’il établit – manipulation directe, cohérence visuelle, réaction immédiate – traversent les décennies sans prendre une ride. Mais l’innovation ne suffit pas : encore faut-il trouver le bon moment, le bon prix, le bon public. Le Lisa échoue commercialement mais triomphe conceptuellement.