ANNÉES 1960

NLS

Le 9 décembre 1968, Douglas Engelbart monte sur l’estrade d’un auditorium de San Francisco bondé de 2000 spectateurs. Pendant une heure et demie, cet homme tranquille va bouleverser la vision que chacun se fait de l’informatique. Son système NLS (oN-Line System) dévoile ce que sera l’ordinateur personnel des décennies suivantes. La souris, l’hypertexte, la vidéoconférence, l’édition collaborative en temps réel... autant d’inventions qui semblent surgir de nulle part mais qui, en réalité, mijotent dans son esprit depuis plus de vingt ans.

Au milieu des années 1940, Engelbart, technicien électronicien dans la Marine, tombe sur un article de Vannevar Bush intitulé « As We May Think ». Bush y décrit le Memex, une machine imaginaire capable d’organiser et de relier toutes les connaissances humaines. Cette lecture frappe Engelbart comme une révélation. De retour dans le civil, il rumine cette idée. Face à la complexité croissante du monde et les problèmes de plus en plus difficiles, il est convaincu qu’il faut créer des outils qui démultiplient nos capacités de réflexion et de collaboration.

En 1957, il intègre le Stanford Research Institute comme consultant. Là, il mûrit sa vision d’une informatique qui augmente l’intelligence humaine plutôt que de la remplacer. Contrairement aux partisans de l’intelligence artificielle qui rêvent de machines pensantes, lui mise sur la symbiose homme-machine. En 1962, il couche ses idées dans un rapport qui fera date : « Augmenting Human Intellect : A Conceptual Framework ». Ce manifeste lui vaut le soutien de l’ARPA, de la NASA et d’autres organismes. L’année suivante, il fonde l’Augmentation Research Center au sein du SRI. L’équipe qu’il rassemble va donner naissance au système NLS. Bill English rejoint l’aventure et co-invente avec Engelbart ce petit objet en bois qui révolutionnera l’interface homme-machine : la souris. Deux roues orthogonales dans un boîtier, voilà qui remplace avantageusement le crayon optique de l’époque. D’autres tentatives voient le jour : des dispositifs commandés par le genou, par la tête, mais rien ne vaut la simplicité de la souris. L’équipe développe aussi un clavier à accords qui transforme l’utilisateur en pianiste de l’informatique, composant ses commandes d’une seule main.

NLS transforme la façon de travailler avec l’information. Fini les programmes qui s’exécutent en mode batch, place à l’interaction directe. Les documents se structurent, se lient entre eux, se modifient en temps réel par plusieurs utilisateurs simultanément. Il est possible de les voir sous différents angles, les rechercher, les annoter. La messagerie s’intègre naturellement au système, la vidéoconférence aussi. L’écran se partage en fenêtres, les objets se manipulent directement.

La démonstration de 1968 orchestre tout cela avec un sens du spectacle remarquable. Engelbart trône devant sa console, relié à un ordinateur distant de 50 kilomètres. Son écran et son image se projettent sur un mur de 6 mètres sur 5. Dans les coulisses, Bill English coordonne une équipe technique qui jongle avec la vidéo, le son et les liaisons à distance. La technologie de d’alors rend l’exploit d’autant plus impressionnant. Sur scène, il édite du texte comme si c’était naturel, crée des listes hiérarchiques, insère des graphiques. À 50 kilomètres de là, Bill Paxton collabore avec lui en direct. Leurs deux curseurs dansent ensemble sur l’écran géant. La conversation vidéo avec l’équipe de Menlo Park stupéfie l’audience. Ces gestes semblent tenir de la magie à cette période.

Cette « Mother of All Demos » sème les graines de notre informatique moderne. Dans l’audience, Alan Kay et Charles Irby observent attentivement. Ils rejoindront plus tard le Xerox PARC où naîtront les premières interfaces graphiques commerciales. Pourtant, le succès immédiat échappe à son créateur. Rebaptisé Augment en 1978, NLS demeure un outil de spécialistes. Le système exige un matériel onéreux et des utilisateurs experts. Pour Engelbart, la puissance prime sur la facilité d’usage. Il compare l’apprentissage de son système à celui d’un instrument de musique. Cette philosophie se heurte à l’émergence des ordinateurs personnels qui privilégient la simplicité. L’architecture centralisée de NLS vieillit mal face à ce changement. L’équipe se disperse, ses membres partant développer ailleurs des interfaces plus accessibles.

NLS n’est qu’un premier pas vers une transformation de la collaboration humaine. Engelbart imagine un processus de bootstrapping où chaque génération d’outils engendre la suivante, dans une spirale vertueuse entre progrès technique et évolution des pratiques. Cette démonstration légendaire incarne une certaine idée de l’informatique comme amplificateur de l’intelligence collective. Nos usages multimédias actuels sont issus de cette performance, mêlant télévision, télécommunications et informatique. Elle nous rappelle surtout que le potentiel d’augmentation de nos capacités cognitives reste largement inexploité.

Engelbart continuera jusqu’à sa mort en 2013 à explorer ces questions, notamment au Bootstrap Institute qu’il crée en 1989. Le prix Turing qu’il reçoit en 1997 couronne une œuvre visionnaire.