ARPANET
Dans les laboratoires américains du début des années 1960, les ordinateurs vivaient en autarcie. Ces machines coûteuses fonctionnaient isolément, chacune gardant jalousement ses données et ses programmes. Mais au MIT, Joseph Carl Robnett Licklider voyait plus loin. En 1962, cet homme aux idées visionnaires griffonnait dans ses mémorandums l’esquisse d’un « réseau galactique » qui transformerait radicalement notre rapport aux machines. Il imaginait un monde où n’importe qui pourrait puiser instantanément dans les ressources informatiques dispersées aux quatre coins du pays. Son rêve trouvait enfin un terrain d’expression concret en prenant enfin la tête du programme de recherche informatique de l’ARPA, cette agence du Pentagone spécialisée dans les projets d’avant-garde.
Leonard Kleinrock publiait en juillet 1961 au MIT le premier article sur la transmission par paquets, une idée qu’il développerait trois ans plus tard dans un livre complet. Pendant ce temps, Paul Baran planchait à la RAND Corporation sur un réseau de communication sans point central, où la redondance garantirait la survie des échanges en cas de destruction partielle. Outre-Atlantique, Donald Davies du National Physical Laboratory britannique explorait des voies parallèles.
L’été 1965, Lawrence Roberts et Thomas Merrill parvinrent à relier deux ordinateurs séparés par un continent entier, l’un dans le Massachusetts, l’autre en Californie. Une simple ligne téléphonique suffisait. L’expérience fonctionnait, certes, mais elle révélait aussi les limites criantes du réseau téléphonique traditionnel pour ce type d’usage.
Roberts rejoignit l’ARPA l’année suivante et donna chair au projet ARPANET. Son plan détaillé, présenté en 1967, suscita d’abord la méfiance des chercheurs concernés. L’architecture technique proposée leur semblait trop complexe. Wesley Clark sauva la mise en suggérant une solution d’une simplicité géniale : créer des ordinateurs dédiés au routage des données, baptisés Interface Message Processors. Ces fameux IMP séduisirent immédiatement. En décembre 1968, l’entreprise Bolt Beranek and Newman en décrocha le contrat de construction. Le réseau s’éveilla en septembre 1969. Le premier nœud prit ses quartiers à l’UCLA, où Leonard Kleinrock dirigeait le Network Measurement Center. Le second s’installa au Stanford Research Institute de Douglas Engelbart, qui abritait le Network Information Center. L’université de Californie à Santa Barbara et celle de l’Utah complétèrent ce quatuor fondateur.
Le 29 octobre 1969 restera dans l’histoire : ce jour-là, les premiers bits voyagèrent entre UCLA et Stanford. Contrairement à une idée répandue, ARPANET ne naquit pas d’une obsession militaire liée à la guerre froide. L’objectif beaucoup plus pragmatique était de rentabiliser des investissements colossaux en partageant ces ordinateurs hors de prix entre centres de recherche. L’ARPA finançait des machines souvent incompatibles qui dormaient une bonne partie du temps. Les connecter relevait du simple bon sens économique.
Steve Crocker prit la tête du Network Working Group qui accoucha en décembre 1970 du Network Control Protocol, premier protocole de communication entre ordinateurs hôtes d’ARPANET. L’adoption se fit graduellement entre 1971 et 1972, permettant aux premières applications véritables de voir le jour. Bob Kahn orchestra en octobre 1972 une démonstration publique qui fit sensation lors de l’International Computer Communication Conference de Washington. Depuis les sous-sols de l’hôtel Hilton, les visiteurs découvraient ce réseau mystérieux en temps réel. Le succès balaya toutes les prévisions. Cette année vit aussi naître le courrier électronique de Ray Tomlinson, première application qui conquit vraiment les utilisateurs.
La croissance devint exponentielle. Quinze nœuds fin 1971. En 1973, premières liaisons internationales vers l’University College de Londres et le Royal Radar Establishment norvégien. ARPANET venait d’inventer le premier réseau international de commutation de paquets.
Vinton Cerf et Bob Kahn franchirent un cap décisif dès 1973 en concevant TCP/IP. Ils voulaient interconnecter des réseaux de natures différentes, comme les futurs réseaux radio et satellite. Leur architecture ouverte permettait à chaque réseau de conserver ses spécificités tout en communiquant avec les autres via TCP/IP. Le 1er janvier 1983, ARPANET basculait vers TCP/IP. Cette migration technique exigeait de modifier simultanément tous les ordinateurs du réseau. Pour forcer la transition, les concepteurs désactivèrent progressivement l’ancien protocole NCP en 1982, un jour après l’autre, avant l’arrêt définitif. L’opération réussit parfaitement, démontrant la maturité de la nouvelle architecture.
ARPANET inventa aussi une méthode de développement qui survit aujourd’hui. Steve Crocker créa dès 1969 les Request for Comments, ces documents de travail informels où les chercheurs partageaient leurs réflexions. Les RFC devinrent l’outil de référence pour documenter et normaliser le réseau. Cette tradition d’ouverture traverse encore les décennies. Le Network Working Group initial évolua vers l’Internet Working Group et diverses structures comme l’Internet Activities Board. Des chercheurs et ingénieurs y développaient les protocoles ensemble, loin des pressions commerciales ou politiques.
ARPANET transforma la collaboration scientifique. Il fit naître une communauté internationale soudée par une culture commune d’ouverture et de coopération. Les choix techniques et organisationnels des années 1970 ont influencé l’architecture et la gouvernance de l’Internet contemporain. En 1990, ARPANET s’effaça discrètement, remplacé par NSFNET et les premiers réseaux commerciaux qui utilisaient TCP/IP.