ANNÉES 1960

Premier RFC

En 1969, une poignée d’étudiants et de chercheurs s’attelle à un projet qui changera le monde : l’ARPANET. Cette initiative de l’Advanced Research Projects Agency du Pentagone vise à connecter quatre universités de la côte ouest : UCLA, Stanford Research Institute, UC Santa Barbara et l’université de l’Utah. Chaque site dispose de machines différentes, avec ses propres systèmes et ses particularités techniques. Cette diversité, qui pourrait sembler un atout, se révèle plutôt un casse-tête.

Steve Crocker, étudiant à UCLA, peine à trouver le sommeil par une nuit d’avril. Les discussions techniques entre équipes s’accumulent, mais rien n’est consigné nulle part. Comment faire dialoguer ces machines si différentes et documenter les solutions trouvées ? Dans l’obscurité de sa chambre, il prend une feuille et commence à rédiger ce qui deviendra le RFC 1, intitulé simplement « Host Software ».

Ce document naît au sein du Network Working Group, un collectif informel de jeunes chercheurs qui se retrouvent physiquement pour discuter de ce réseau qu’ils construisent justement pour éviter les déplacements. L’ironie de la situation n’échappe à personne. Ces réunions se déroulent sans hiérarchie particulière, sans mandat officiel, dans une atmosphère décontractée qui tranche avec les pesanteurs administratives habituelles.

Crocker choisit délibérément le terme « Request for Comments » plutôt qu’une formulation plus autoritaire. Il redoute qu’un ton trop doctoral ne froisse des experts plus confirmés qui travaillent peut-être, imagine-t-il, sur les mêmes questions depuis leurs bureaux de la côte est. Cette prudence initiale forge l’esprit des RFC : documenter sans imposer, proposer sans contraindre.

Le 7 avril 1969, ce premier RFC aborde des questions sur la structuration des messages entre ordinateurs qui semblent aujourd’hui rudimentaires. Crocker propose des en-têtes de 16 bits avec des adresses de destination sur 5 bits seulement, ce qui limite le réseau à 32 machines. Il évoque les links, ces connexions fixes entre machines, bien éloignées des connexions dynamiques actuelles. La latence du réseau, estimée à une seconde, paraît énorme comparée aux microsecondes actuelles.

Une proposition visionnaire émerge de ce document : le DEL, ou Decode-Encode Language, un langage de description des terminaux destiné à faire communiquer des systèmes hétérogènes. Cette idée a engendré les standards de communication qui structureront plus tard l’internet.

La publication de ce RFC inaugure des principes nouveaux. D’abord, la gratuité totale : les documents sont consultables par n’importe qui sans débourser un centime. Ensuite, l’ouverture : chacun peut rédiger un RFC, qu’il soit professeur titulaire ou simple étudiant. Ces règles démocratiques bousculent les habitudes académiques et industrielles. La distribution se fait d’abord par courrier postal, avant d’évoluer vers le FTP puis l’e-mail. Les premiers RFC sont parfois manuscrits ou tapés à la machine, témoins d’une époque où l’informatique se cherche. Certains documents portent encore les traces de corrections au stylo, vestiges touchants de cette période artisanale.

Jon Postel est le premier éditeur officiel des RFC en 1971. Sous son autorité bienveillante, le processus se structure sans se rigidifier. Les documents gagnent en uniformité tout en préservant leur spontanéité originelle. Il instaure des critères de qualité qui élèvent le niveau général sans décourager les contributions. Cinquante ans plus tard, plus de 8 500 RFC ont vu le jour. Ils couvrent tous les aspects d’internet, des protocoles fondamentaux aux applications les plus sophistiquées. Cette collection constitue la mémoire technique d’internet, un patrimoine documentaire unique par son ampleur et sa cohérence.

Les RFC prouvent qu’il est possible de maintenir des standards rigoureux dans un cadre ouvert et collaboratif. Cette aventure rappelle aussi que les fondations d’internet ont été posées par des jeunes gens animés par l’envie de partager plutôt que de dominer.