ANNÉES 1960

Courrier électronique

Il y a soixante ans, le monde professionnel vivait au rythme du papier. Les cadres dictaient leurs lettres à leurs secrétaires, qui maîtrisaient l’art délicat de la sténographie avant de transcrire sur machine à écrire, avec ce bruit caractéristique des touches qui frappaient le ruban encreur. Chaque message suivait le protocole rigoureux de l’en-tête officiel, des formules de politesse codifiées, et des copies carbone pour les archives. Le courrier partait ensuite dans les méandres du système postal.

Dès 1965, au MIT, Tom Van Vleck et Noel Morris bricolent quelque chose d’inédit. Sur l’ordinateur à temps partagé de leur laboratoire, ils créent une commande baptisée mail qui autorise les utilisateurs à s’envoyer des messages stockés dans des boîtes aux lettres virtuelles. L’idée paraît anodine, mais elle bouleverse déjà les habitudes : plus besoin de se déplacer physiquement pour transmettre une information, plus d’attente, plus de papier qui traîne.

Ray Tomlinson accomplit six ans plus tard le geste qui va changer l’histoire de la communication humaine. Cet ingénieur de Bolt Beranek and Newman travaille sur ARPANET quand il décide d’adapter le programme sndmsg pour faire communiquer des ordinateurs distants. Il lui faut un moyen de distinguer l’utilisateur de sa machine, et c’est presque par hasard qu’il choisit le symbole @ sur son clavier. Cette arobase, qui servait aux comptables pour noter « tant d’unités à tel prix », fait le pont entre l’identité numérique et l’adresse physique de l’ordinateur. Premier message envoyé : « QWERTYUIOP » ou quelque chose d’approchant. Tomlinson en a oublié le contenu exact, ce qui montre qu’il ne mesurait pas l’ampleur de son invention.

L’effet de contagion est immédiat sur ARPANET. Les chercheurs et ingénieurs découvrent qu’ils peuvent échanger sans contrainte horaire ni géographique, et instantanément. Fini les appels téléphoniques interrompus, terminées les lettres qui mettent une semaine à parcourir le pays. Larry Roberts, qui dirige le bureau IPTO de l’ARPA, comprend vite l’intérêt de cette technologie. En 1972, il développe rd, un programme qui range et classe les messages reçus. Barry Wessler l’améliore avec nrd, et John Vittal franchit un cap décisif en 1974 avec MSG, qui introduit les fonctions « répondre » et « transférer ». Le courrier électronique cesse d’être un simple système de transmission pour devenir un véritable outil de conversation.

La technique suit l’usage. Les premiers formats de message ressemblent à du bricolage, chaque système ayant ses propres conventions. La RFC 561 de 1973 tente de mettre de l’ordre en définissant les champs From:, Subject: et Date:. Ce travail de normalisation se poursuit laborieusement jusqu’à la RFC 822 de 1982, qui définit les bases du format encore utilisé aujourd’hui.

Jon Postel, figure légendaire d’Internet, s’attaque au problème du transport des messages. Les premiers systèmes utilisent FTP, mais ce protocole s’avère inadapté au volume croissant d’échanges. Il conçoit Simple Mail Transfer Protocol en 1982, un protocole d’une élégante simplicité qui va traverser les décennies sans prendre une ride. Cette longévité exceptionnelle dans l’univers informatique témoigne de la qualité de sa conception.

Les années 1980 voient proliférer une mosaïque de réseaux incompatibles. UUCP relie les machines UNIX, CSnet dessert les universités, Bitnet connecte les centres de calcul. Chaque réseau a ses règles d’adressage, ses conventions et ses limites. Les administrateurs système jonglent avec des adresses abracadabrantes du type ihnp4!ucbvax!user@host, véritables plans de route informatiques qui spécifient le chemin exact du message. Cette complexité disparaît avec l’arrivée du système de noms de domaine en 1984 et des enregistrements MX deux ans plus tard. L’adresse user@domain.com s’impose alors comme le standard universel.

En 1981, Eric Allman développe sendmail, et Dave Crocker crée MMDF en 1982. Ces logiciels sophistiqués gèrent l’acheminement des messages entre systèmes hétérogènes, mais butent sur une limitation : le courrier électronique ne sait transporter que du texte ASCII. Impossible d’envoyer une photo, un document formaté ou une présentation. Les utilisateurs contournent le problème en encodant les fichiers binaires, mais la manipulation est délicate. La norme MIME de 1992 libère enfin le courrier électronique de ces chaînes en autorisant les contenus multimédias. Cette évolution transforme la messagerie en véritable plateforme d’échange professionnel.

De quelques centaines d’utilisateurs pionniers sur ARPANET, le courrier électronique rassemble aujourd’hui plus de 4,37 milliards de personnes. Cette adoption massive s’explique par des choix techniques remarquablement judicieux : protocoles simples et robustes, standards ouverts et architecture décentralisée. Le système s’est adapté à l’évolution des usages sans jamais rompre sa compatibilité fondamentale. L’émergence des messageries instantanées et des réseaux sociaux n’a pas réussi à détrôner complètement cette vieille dame de soixante ans, qui continue de faire transiter chaque jour plus de 350 milliards de messages à travers la planète en 2024.