ANNÉES 1930

L’analyseur différentiel de Vannevar Bush

Plus de deux siècles après les réflexions de Gottfried Wilhelm Leibnitz sur la mécanisation du raisonnement mathématique, un rêve longtemps resté dans le domaine du fantasme prit forme dans les laboratoires du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Un homme, Vannevar Bush, né en 1890 à Everett dans le Massachusetts, s’attela à cette tâche colossale durant l’entre-deux-guerres.

Il a créé l’analyseur différentiel, achevé en 1931. Une machine issue d’un travail collectif avec Frank D. Gage, Harold L. Hazen, King E. Gould et Samuel H. Caldwell. L’idée n’était d’ailleurs pas totalement nouvelle. Sir William Thomson avait suggéré cinquante ans plus tôt que les intégrateurs conçus par son frère pourraient, s’ils étaient reliés entre eux, résoudre des équations différentielles. Mais les contraintes techniques de l’époque victorienne rendaient ce rêve inaccessible.

Bush réussit là où d’autres avaient échoué. Son analyseur différentiel résolvait des équations différentielles du sixième ordre ou trois équations du second ordre simultanément, une véritable prouesse technique. La machine reposait sur des amplificateurs de couple qui supportaient des charges mécaniques considérables, un système de tiges de transmission (bus shafts) qui reliait les différentes unités, et des dimensions impressionnantes pour maximiser la précision des tracés. Un concept audacieux.

Le cœur de cette invention visait trois qualités rarement réunies : flexibilité extrême, robustesse mécanique et précision acceptable. Dans des conditions normales, la machine atteignait une précision d’un millième pour chaque unité individuelle. Les erreurs momentanées se compensaient naturellement lors du processus d’intégration, rappelant le comportement d’un planimètre dont les écarts finissent par s’équilibrer.

Pour utiliser cette machine, il fallait quelques heures pour la configurer après avoir réalisé les tracés nécessaires et déterminé le schéma de connexion. La résolution proprement dite prenait généralement une dizaine de minutes pour chaque ensemble de conditions aux limites. Les opérateurs devaient acquérir une certaine expérience, mais gagnaient en retour une compréhension intime des équations différentielles qu’ils manipulaient.

Vannevar Bush et ses collaborateurs durent surmonter d’importants obstacles techniques. Le jeu mécanique et le glissement des intégrateurs étaient complexes. Ils développèrent un système ingénieux appelé lashlock pour éliminer le jeu dans les vis sans fin, et conçurent des amplificateurs de couple à deux étages produisant des rapports de couple très élevés avec un couple d’entrée minimal.

Pour valider la fiabilité de leur invention, ils menèrent quarante essais rigoureux sur une unité d’intégration complète. Ces tests, effectués avec des charges variant de zéro à un pied-livre de couple de sortie, à différentes positions et dans les deux sens de rotation, révélèrent un écart moyen de seulement 0,032 % par rapport à la constante de calibration. L’écart maximal, observé lors d’un essai unique, ne dépassait pas 0,12 %.

Cette machine marqua l’histoire du calcul scientifique. En se positionnant à mi-chemin entre les calculateurs mécaniques rudimentaires et les futurs ordinateurs électroniques, l’analyseur différentiel démontra qu’on pouvait mécaniser des calculs mathématiques complexes. Cette avancée ouvrit des perspectives inédites pour résoudre des problèmes ardus en physique et en ingénierie.