CHAPITRE II

1930

Les prémices du calcul automatique

Un monde en transition s’éveille à la mécanisation du calcul. Le terreau des années 1930 se nourrit d’un riche héritage intellectuel : le système binaire de Leibniz (1703), la carte perforée de Jacquard (1801), et l’algèbre de Boole (1854). Ces concepts, restés en sommeil durant des décennies, s’apprêtent à bouleverser notre rapport aux mathématiques.

Le fracas du krach boursier de 1929 résonne encore quand s’ouvre cette décennie charnière. L’administration américaine s’enlise dans ses propres chiffres. Le recensement de 1930 illustre ce bourbier bureaucratique où deux années entières furent nécessaires pour dépouiller manuellement les formulaires. Une éternité.

Face à la Grande Dépression, Roosevelt déploie son New Deal. L’État s’étend, les programmes sociaux naissent. Chaque citoyen devient une fiche, chaque allocation un chiffre à consigner. Les rouages administratifs grincent sous la charge.

Dans le même temps, l’œil du cyclone totalitaire s’abat sur l’Europe. L’Allemagne nazie, avec sa froide obsession classificatoire, utilise les tabulatrices de la Dehomag, filiale d’IBM. Des existences réduites à des trous dans du carton. La bureaucratie de l’horreur prend forme.

À la fin de la décennie 1930, l’air se charge de tensions. Les services de renseignement tentent de percer le mystère d’Enigma. Cette machine allemande de chiffrement, avec ses rotors tournants, déjoue les analyses. La cryptographie accouchera des premiers calculateurs électroniques, un enjeu vital.

La radio transforme l’information. Les ondes transportent désormais voix et musique à travers continents et océans. Dans les studios, les techniciens manipulent un équipement toujours plus sophistiqué. Pourtant, si l’information voyage à la vitesse de la lumière, son traitement reste archaïque.

Les comptoirs des entreprises s’équipent. Le tac-tac caractéristique des machines à calculer mécaniques rythme la journée des employés. IBM, Burroughs et NCR prospèrent en vendant ces précieux auxiliaires du calcul commercial.

Au cœur de cette effervescence, quelques éclairs de génie illuminent l’horizon scientifique. À Cambridge, Alan Turing publie en 1936 « On Computable Numbers ». Ce texte fondateur pose la question des limites théoriques du calcul automatique. Sa machine abstraite universelle établit le concept de l’ordinateur moderne, sans que personne ne mesure sa portée. De son côté au MIT, Claude Shannon, étudiant brillant de 21 ans, relie dans son mémoire de master l’algèbre booléenne aux circuits électriques. Ce mariage fécond engendrera l’électronique numérique du XXe siècle.

L’usine s’automatise progressivement. Les chaînes de montage de Ford ne représentent qu’une première étape. Les industriels recherchent des systèmes capables d’exécuter et de réguler les processus. Les cartes perforées, héritières du métier Jacquard, s’imposent comme support d’instructions.

Tous les domaines scientifiques se heurtent aux limites du calcul manuel. Les physiciens quantiques, les astronomes, les météorologues : tous jonglent avec des équations complexes qui saturent la capacité humaine de traitement. Le crayon et le papier ne suffisent plus.

L’aéronautique exige une précision diabolique. Une erreur minime dans les calculs d’aérodynamisme provoque une catastrophe. Au laboratoire balistique d’Aberdeen, des mathématiciennes, appelées « computers », calculent inlassablement les trajectoires pour l’artillerie. Travail minutieux dont dépendent des vies humaines.

Une génération nouvelle émerge des universités. Ces jeunes scientifiques conçoivent le calcul différemment : non plus comme une série d’opérations isolées, mais comme un processus, un flux logique. Ils pensent en algorithmes avant que le mot ne devienne courant. Les Bell Labs d’AT&T forment un creuset d’innovation sans pareil. Dans ses couloirs se croisent mathématiciens, physiciens, linguistes et ingénieurs. Cette interdisciplinarité féconde nourrit l’informatique balbutiante.

La course à la mécanisation du calcul s’accélère. Le relais électromagnétique remplace graduellement le levier mécanique. Plus rapide, plus fiable, il constitue une première forme de bouleversement électronique. Les brevets s’amoncellent dans les bureaux des offices nationaux.

Dans cette fièvre d’innovation, quelques standards commencent à s’imposer, comme la carte perforée d’IBM avec ses 80 colonnes et 12 lignes. Ce rectangle de carton s’affirme comme le support universel de l’information codée, l’ancêtre direct de nos fichiers numériques.

Quand les troupes hitlériennes envahissent la Pologne en septembre 1939, nul ne soupçonne que le conflit mondial servira d’accélérateur technologique à l’informatique. L’urgence militaire transformera bientôt les calculateurs mécaniques en géants électroniques.

Ces années 1930, prises en étau entre la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, portent en elles les semences de notre ère numérique. Les concepts théoriques attendent leur incarnation matérielle. La terre est prête, la tempête gronde. Paradoxalement, dans ce monde au bord du gouffre germent les racines de la révolution informatique.