Herman Hollerith
Au XIXe siècle, les États-Unis croulent sous les données. Le Bureau du recensement américain peine à suivre la cadence face à une population qui explose. Herman Hollerith va créer une machine qui répondra à la problématique du traitement de ces montagnes de formulaires.
En 1879, fraîchement diplômé de l'École des mines de Columbia, il rejoint le Bureau du recensement. Il rencontre le Dr John Shaw Billings, qui dirige la division des statistiques démographiques, et qui lui souffle l'idée de mécaniser le traitement des données. En effet, l'enjeu saute aux yeux quand on regarde le recensement de 1880. Cinquante millions d'Américains à comptabiliser. Des opérateurs qui traitent péniblement vingt caractéristiques par minute avec des outils rudimentaires. Les chiffres ne sont publiés qu'en 1889, soit un an à peine avant le prochain recensement. La situation est intenable.
Hollerith quitte ensuite le Bureau pour suivre le général Francis Walker au MIT. Devenu instructeur en génie mécanique, il commence à développer ses premiers prototypes. Il s'inspire du travail du colonel Charles W. Seaton, qui avait créé une machine utilisant un système d'alimentation par rouleau comparable à celui d'un piano mécanique. Mais Hollerith prendra une autre direction.
Après cette parenthèse académique, il revient à Washington, intègre l'Office des brevets, puis s'établit comme expert indépendant. Cette expérience lui donne les clés pour protéger ses futures inventions. Il travaille d'abord sur des freins électriques pour les chemins de fer, surpassant George Westinghouse lors d'essais en 1887. Mais les examinateurs doutent de la fiabilité de l'électricité comme source d'énergie. Qu'à cela ne tienne.
Son système de traitement des données repose sur des cartes perforées de format 6,5 × 3,25 pouces. L'opérateur, en lisant les formulaires du recensement, peut y coder jusqu'à 17 caractéristiques différentes parmi 240 positions possibles. Les codes standard, comme ceux des districts, sont préréglés et reproduits sur des piles entières de cartes.
La machine à tabuler révèle l'ingéniosité de Hollerith. Dans la mâchoire supérieure, des rangées de tiges à ressort ; dans la mâchoire inférieure, de minuscules godets de mercure. Les tiges, connectées à un courant électrique, font face aux godets reliés à 40 compteurs. L'employé insère une carte dans la presse, ferme les mâchoires, et les tiges passant par les trous plongent dans le mercure. Le courant circule jusqu'aux compteurs électromagnétiques, faisant avancer chaque aiguille concernée. Un tour complet de l'aiguille des unités active celle des centaines. La carte est ensuite déposée dans une case du trieur avant de passer à la suivante.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 700 cartes perforées par jour et par opérateur, 7 000 cartes traitées quotidiennement par un utilisateur de la machine, 250 caractéristiques analysées par minute. Grâce à des relais, le système réalise des analyses plus fines, comme repérer les « hommes blancs nés à l'étranger ».
Le grand baptême du feu arrive avec le recensement de 1890. Le Bureau commande cinquante machines pour comptabiliser près de 63 millions d'Américains. Un tel succès que l'administration utilisera des versions améliorées du système pendant six décennies, jusqu'à l'arrivée de l'UNIVAC I.
L'influence de Hollerith se propage au-delà du recensement. Les services statistiques, les compagnies d'assurance, les chemins de fer, tous veulent cette technologie qui réduit drastiquement les délais de traitement des données. Dans une société industrielle en pleine mutation, elle répond à un besoin critique. D'ailleurs, certains choix techniques qu'il a fait ont eu une longévité surprenante. Le format de ses cartes perforées correspond aux dimensions des billets de banque de l'époque, simplement parce qu'il existait déjà des meubles de classement adaptés. Son système de codage positionnel, conçu pour le recensement agricole de 1901, influencera IBM et d'autres entreprises jusqu'aux années 1970.
Les brevets déposés par Hollerith sont les précurseurs de l'industrie du traitement des données. Durant soixante ans, sa machine a comblé le fossé entre traitement manuel et informatique électronique. Elle a transformé la façon dont nous gérons l'information, tout en initiant les techniques de l'industrie informatique moderne. Une invention née d'un problème très concret.