Avant 1930
L'aube de l'informatique
La période de 1700 à 1930 bouleversa radicalement notre humanité. Ces deux siècles, marqués par l'industrialisation et ses secousses sociales, constituèrent les bases de l'informatique qui allait naître.
Le XVIIIe siècle vit l'Europe s'enflammer d'une fièvre intellectuelle sans précédent. Les Lumières imposèrent une vision du monde où science et raison prirent le trône. Des inventeurs, habités par une curiosité frénétique, cherchèrent à dompter l'univers par les nombres et les mécanismes. Les académies des sciences se multiplièrent comme autant de ruches bourdonnantes d'idées nouvelles, tissant leurs réseaux à travers le vieux continent.
Vers 1760, la Grande-Bretagne fut secouée par les premières convulsions de la révolution industrielle. Les usines naissantes avalèrent les travailleurs et les machines remplacèrent peu à peu les mains. Les industriels, confrontés à la complexité grandissante de leurs entreprises, réclamèrent des outils précis pour jongler avec leurs chiffres. Cette soif de précision arithmétique poussa les inventeurs à imaginer des solutions mécaniques aux calculs les plus laborieux.
La fin du siècle assista à l'éclosion des premiers dispositifs mécanisés dans les filatures. Joseph-Marie Jacquard transforma le tissage en 1801 avec ses cartes perforées qui dictaient aux métiers les motifs à reproduire. Ces rectangles de carton troués, qui semblaient si anodins, portaient en eux le germe des futurs systèmes informatiques. Chaque trou, chaque plein représentait une information binaire que la machine interprétait sans erreur, une préfiguration saisissante des mémoires numériques.
Le XIXe siècle s'ouvrit dans un tourbillon de changements. Les empires étirèrent leurs tentacules aux quatre coins du globe, le commerce s'intensifia, créant un besoin viscéral de communications rapides. Le chemin de fer, ce monstre d'acier qui dévorait l'espace, imposa la synchronisation des horloges et la gestion rigoureuse des horaires. Les États modernes gonflèrent leurs administrations, qui se noyèrent bientôt sous les montagnes de paperasse.
George Boole, mathématicien anglais à l'esprit incisif, publia en 1847 sa théorie de l'algèbre logique. Semblant n'intéresser que quelques savants excentriques, ses travaux contenaient la clé qui déverrouillerait un jour les portes de l'informatique. Son système binaire, réduisant toute proposition à vrai ou faux, attendait patiemment que des esprits visionnaires s'en saisissent.
Le télégraphe électrique, fils de cuivre tendus d'un continent à l'autre, pulvérisa les barrières du temps et de l'espace après 1840. Ce qui prenait des mois ne demandait désormais que des minutes. Samuel Morse imposa son code de points et de traits, première standardisation du langage binaire. Les câbles sous-marins, serpents de cuivre posés au fond des océans, connectèrent l'Europe à l'Amérique dès 1866, créant le premier réseau mondial de communication instantanée.
L'adoption du temps universel en 1884 lors de la Conférence internationale du méridien de Washington illustra parfaitement comment la technologie remodela notre perception du monde. Les 24 fuseaux horaires imposèrent une discipline temporelle inédite à l'humanité. Le monde entier régla ses montres sur Greenwich, soumis à la tyrannie douce des horloges synchronisées.
Les dernières décennies du XIXe siècle virent les entreprises croître jusqu'à devenir des monstres bureaucratiques. Banques, assurances et grands magasins croulèrent sous les registres et les fiches. Le recensement américain de 1890 illustra ce problème : l'administration fédérale mit sept ans à dépouiller les données du recensement précédent. Herman Hollerith, jeune ingénieur surdoué, conçut sa machine à tabuler électromagnétique. Grâce à elle, les résultats du recensement de 1890 furent disponibles en seulement six semaines. Sa Tabulating Machine Company, fondée en 1896, deviendrait plus tard IBM.
La Grande Guerre transforma radicalement le rapport aux technologies de l'information. Dans l'ombre des tranchées, mathématiciens et linguistes brisèrent les codes ennemis. En France, le lieutenant Georges Painvin déchiffra le code ADFGVX allemand en 1918, déjouant l'offensive du Printemps et sauvant peut-être Paris. Les calculs balistiques, nécessaires pour l'artillerie à longue portée comme le Paris-Geschütz allemand, exigeaient une précision sans précédent. La guerre avait montré que la victoire appartenait à ceux qui maîtrisaient l'information.
L'entre-deux-guerres vit naître de nouvelles méthodes d'organisation du travail. Frederick Taylor disséqua les gestes ouvriers au chronomètre tandis que Henry Ford imposa sa chaîne de montage. Le bureau suivit l'usine dans cette course à la rationalisation. Les machines comptables Burroughs, les caisses enregistreuses National, les calculatrices Monroe envahirent les administrations. Le bruit des touches, le carillon des totaux, le glissement des chariots rythmèrent désormais le quotidien des cols blancs.
Les années 1920 virent l'explosion des télécommunications. La TSF (Télégraphie Sans Fil) porta les voix et la musique dans chaque foyer. La BBC (British Broadcasting Corporation) émit ses premiers programmes réguliers en 1922, suivie par de nombreuses stations à travers le monde. Le téléphone, invention de Graham Bell en 1876, quitta le statut de gadget pour les riches et commença sa conquête des foyers. Les standardistes, majoritairement des femmes, devinrent les premières interfaces humaines entre les machines et leurs utilisateurs, métaphore saisissante des futures relations homme-machine.
Les mutations sociales accompagnèrent ces évolutions technologiques et l'alphabétisation massive changea le rapport aux connaissances. En France, les lois Jules Ferry de 1881-1882 imposèrent l'école obligatoire. Aux États-Unis, le taux d'alphabétisation dépassa 80% dès 1870. Cette population instruite demanda toujours plus de livres, de journaux, d'informations. Le savoir devint une marchandise qui circulait désormais à la vitesse de l'électricité.
L'urbanisation galopante créa des difficultés inédites d'organisation. Paris passa de 500 000 à 3 millions d'habitants entre 1800 et 1930. New York explosa de 60 000 à 7 millions d'âmes pendant cette période. Ces métropoles tentaculaires exigèrent des infrastructures colossales. Le baron Haussmann redessina Paris, imposant ses avenues rectilignes aux vieux quartiers médiévaux. À New York, l'ingénieur John Augustus Roebling jeta son pont suspendu entre Manhattan et Brooklyn en 1883. Ces prouesses techniques imposèrent des calculs d'une précision diabolique et une gestion méthodique des ressources.
Le monde du travail se métamorphosa sous ces influences croisées. Le secteur tertiaire gonfla jusqu'à dominer l'économie américaine dès les années 1920. Les travailleurs de l'information, comptables, sténographes, opérateurs, formèrent une nouvelle classe sociale. Les femmes envahirent ces professions, modifiant les rapports de genre dans la société. La dactylographe, penchée sur sa Remington, devint une figure emblématique de cette modernité bureaucratique.
En 1929, à la veille du krach boursier qui allait ébranler l'économie mondiale, l'informatique restait encore à naître officiellement. Pourtant, tous les ingrédients de sa future explosion étaient réunis. Les besoins en calcul s'intensifiaient dans tous les domaines. Les théories mathématiques nécessaires avaient mûri. L'électronique balbutiante promettait des performances inouïes. Le terrain était prêt pour l'avènement des calculateurs programmables qui allaient bientôt transformer le monde plus radicalement que la machine à vapeur ne l'avait fait un siècle plus tôt.