AVANT 1930

Câble sous-marin

Au milieu du XIXe siècle, franchir l'Atlantique exigeait au moins dix jours de navigation. C'est en 1840 que Samuel Morse lance une idée qui semble tenir du rêve : relier l'Europe à l'Amérique par un câble télégraphique au fond de l'océan. Cette vision presque délirante allait transformer notre rapport au temps et à l'espace.

Un homme d'affaires nommé Cyrus W. Field s'empare de cette ambition. Après avoir bâti sa fortune dans l'industrie papetière, il s'intéresse à la télégraphie durant les années 1850. Son premier projet, modeste, visait à connecter Saint-Jean de Terre-Neuve à New York, reprenant le travail de l'ingénieur Frederic Newton Gisborne. Les finances manquent. Qu'à cela ne tienne, Field voit plus grand et réoriente tout vers une liaison transatlantique.

L'Atlantic Telegraph Company naît en 1856 sous l'impulsion de Field et des ingénieurs John Watkins Brett et Charles Tilston Bright, deux Britanniques rompus aux télécommunications sous-marines. Londres et Washington participent au financement. La conception du câble déclenche des discussions passionnées entre spécialistes. Morse, soutenu par Michael Faraday, plaide pour un fil fin limitant le retard du signal. William Thomson, futur Lord Kelvin, défend un noyau de cuivre épais réduisant la résistance électrique.

La Gutta Percha Company fabrique finalement ce câble révolutionnaire. Sa structure était finalement composée de sept fils de cuivre torsadés créant un conducteur de 2,1 millimètres, enveloppé dans trois couches de gutta-percha, résine extraite d'un arbre indonésien. Une protection de chanvre goudronné et une armature métallique complètent l'ensemble, pour un diamètre final d'environ 1,6 centimètre.

Aucun navire ne pouvait emporter seul les 3 200 kilomètres de câble nécessaires. L'opération mobilise donc deux vaisseaux : le HMS Agamemnon britannique et l'USS Niagara américain. Le chargement dure trois semaines, attirant déjà l'œil des journalistes et la curiosité publique.

Le premier essai de 1857 fut un échec. Le câble se rompt près des côtes irlandaises. L'année suivante, trois tentatives se succèdent. Le 29 juillet 1858, les navires se retrouvent au milieu de l'océan, raccordent leurs portions de câble et partent en sens opposés. Le 5 août, les continents sont enfin reliés entre la baie de Bull's Arm à Terre-Neuve et Telegraph Field sur l'île irlandaise de Valentia.

Le 16 août 1858, la reine Victoria et le président James Buchanan échangent des messages. La transmission des 98 mots de la souveraine prend presque seize heures, un délai qui représentait alors une avancée prodigieuse.

La liesse explose de part et d'autre de l'océan. New York organise défilé et feu d'artifice si enthousiaste qu'il embrase partiellement l'hôtel de ville. L'église Trinity célèbre l'événement dans le sud de Manhattan. À Londres, les actions de l'Atlantic Telegraph Company doublent de valeur tandis que Charles Tilston Bright reçoit un titre de noblesse.

Le joaillier Tiffany & Co. flaire l'affaire et rachète les centaines de kilomètres de câble inutilisés rapportés par l'USS Niagara. L'entreprise les transforme en souvenirs, des segments de dix centimètres avec embouts en laiton et plaque descriptive vendus cinquante cents pièce. D'autres commerçants suivent avec boutons de manchette, boucles d'oreilles ou coupe-papier.

La magie dure peu et en quelques semaines, le câble cesse de fonctionner, les transmissions sont illisibles. Edward Orange Wildman Whitehouse, responsable technique du terminus irlandais, avait appliqué des tensions démesurées jusqu'à 2000 volts, persuadé qu'il fallait augmenter l'intensité avec la distance. Une analyse de 1985 par l'historien Donard de Cogan révélera aussi des problèmes de fabrication, le conducteur central décentré passait dangereusement près de l'armature métallique extérieure. Le mariage de ces défauts avec l'isolation imparfaite de la gutta-percha et les impuretés des matériaux signait l'arrêt de mort du câble.

Durant sa brève existence, cette première liaison aura transmis 732 messages. Parmi eux, l'ordre britannique d'annuler l'envoi de deux régiments vers l'Inde, la rébellion locale étant maîtrisée. Cette décision économisa entre 50 000 et 60 000 livres sterling, environ un septième du coût du câble.

L'échec technique provoque rumeurs et accusations d'escroquerie. Cyrus W. Field, loin de se décourager et toujours soutenu par le gouvernement britannique, persévère. L'Atlantic Telegraph Company installe finalement une liaison permanente en 1866. Ce projet, aboutissant à l'époque où l'eau courante et l'électricité restaient inaccessibles pour la majorité des gens, témoigne d'une vision extraordinaire.

Cette première traversée électrique de l'Atlantique marque l'histoire des communications. Elle prouve la possibilité des échanges intercontinentaux instantanés et annonce l'architecture du réseau mondial de câbles sous-marins sur lequel repose aujourd'hui tout Internet.