AVANT 1930

Carte perforée

En 1801, Joseph-Marie Jacquard, tisserand lyonnais, cherchait un moyen d'automatiser ses métiers à tisser. Il inventa des cartes en carton perforé pour encoder les motifs de tissage. Sans le savoir, il venait de poser la première pierre d'une idée majeure. Ces cartons n'étaient pas destinés aux calculs, mais ils matérialisaient déjà le concept puissant de transformer une instruction en trous lisibles par une machine.

C'est presque un siècle plus tard, en 1890, que le Bureau du Recensement américain fait face à un problème colossal. La population croît à une vitesse folle et le précédent recensement s'était étalé sur huit années. Un statisticien nommé Herman Hollerith proposa alors la solution audacieuse d'adapter le principe de Jacquard au comptage des personnes. Son système réduisit le temps de traitement à deux ans et demi seulement. Un gain stupéfiant qui ne passa pas inaperçu à l'époque. Le succès fut tel que Hollerith fonda sa propre entreprise en 1896, la Tabulating Machine Company. Celle-ci fusionnerait plus tard avec d'autres pour donner naissance à un géant que nous connaissons tous : IBM.

Au début du XXe siècle, la carte perforée s'installa dans le paysage administratif des grandes organisations. Finie la comptabilité manuelle ! Les trésoriers et comptables s'émerveillaient devant ces machines capables de trier, compter et additionner en un temps record. La gestion des stocks, les calculs de paie, tout y passait.

Les premières cartes de Hollerith ne comptaient que 45 colonnes, dimension rapidement jugée insuffisante. En 1928 chez IBM, Clair D. Lake remplaça les trous circulaires par des trous rectangulaires, permettant ainsi de passer de 45 à 80 colonnes sur la même surface. Une innovation qui marquera durablement l'informatique.

Cette norme des 80 colonnes a laissé une empreinte surprenante sur notre monde numérique actuel. Quand IBM conçut ses premiers terminaux dans les années 1960, comme le fameux 3270, chaque ligne affichait exactement 80 caractères. Un choix dicté par la compatibilité avec l'existant. Cette contrainte technique s'est propagée comme une onde de choc à travers les décennies. Aujourd'hui encore, de nombreux éditeurs de code limitent par défaut les lignes à 80 caractères, ou du moins le proposent. Les émulateurs de terminal perpétuent cette tradition. Les guides de bonnes pratiques en programmation recommandent cette limite pour améliorer la lisibilité. L'ombre de la carte perforée plane toujours sur nos écrans.

Entre les deux guerres mondiales, une véritable industrie du traitement mécanographique des données se développa. IBM dominait aux États-Unis, tandis qu'en Europe, des sociétés comme Powers (future Remington Rand) ou Bull en France tentaient de se tailler une part du marché. Leur modèle économique reposait sur la location des machines plutôt que sur leur vente, assurant des revenus stables et un contrôle rigoureux sur cette technologie stratégique.

Cette nouvelle technique créa de nouveaux métiers. Les salles de mécanographie s'animaient sous les doigts agiles des perforatrices, majoritairement des femmes, qui transformaient les données brutes en cartes perforées avec une précision d'orfèvre. D'autres vérifiaient chaque carte, pendant que les opérateurs réglaient les trieuses et tabulatrices. Ces départements devinrent le cœur battant des grandes organisations.

L'apogée de la carte perforée survint dans les années 1950-1960. Après l'arrivée des premiers ordinateurs électroniques, elle demeura le support privilégié pour l'entrée et le stockage des données. Les premiers modèles d'IBM, comme le 650 ou le 1401, furent d'ailleurs conçus pour s'intégrer aux installations existantes de cartes perforées, accompagnant en douceur la transition vers l'ère électronique.

L'histoire de cette technologie comporte aussi ses zones d'ombre. Durant la Seconde Guerre mondiale, les systèmes à cartes perforées servirent au recensement et au contrôle des populations en Europe occupée. La Deutsche Hollerith-Maschinen Gesellschaft, filiale allemande d'IBM, fournit des machines utilisées pour organiser la déportation. Un rappel glaçant que toute technologie peut aussi être utilisée à des fins terribles.

Le déclin s'amorça dans les années 1970. L'arrivée des terminaux interactifs et des supports magnétiques signa progressivement l'arrêt de mort de ces rectangles de carton. La carte perforée a établi le principe du stockage binaire de l'information (trou ou pas trou, 1 ou 0), séparé clairement le support de données de la machine de traitement, et montré l'importance de la standardisation. Les méthodes organisationnelles développées autour d'elle ont influencé la conception des premiers ordinateurs et structuré l'organisation du travail dans les centres de calcul.